« L’audace c’est désobéir aux injonctions » l’interview de Christian Salmon

 

 

« L’audace c’est désobéir aux injonctions »

l’interview de Christian Salmon

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Et si l’audace se racontait? Rencontre avec Christian Salmon, écrivain et auteur de plusieurs essais dont le fameux  Storytelling, un concept venu d’outre-Atlantique,  qu’il a fait émerger en France. Il est l’auteur de Kate Moss Machine, un essai sur la mode et le sujet néolibéral. Chroniqueur au Monde en 2008 et 2012, il est depuis éditorialiste à Mediapart pour lequel il suit l’actualité politique. Il publie Les Derniers Jours de la Ve République aux éditions Fayard.  

  Mathilde Aubinaud: Christian Salmon, pourquoi avoir accepté de répondre à la « Saga des audacieux » ? 

 Christian Salmon: J’ai été amusé par ce titre « La Saga des Audacieux » : c’est tout à fait dans l’air du temps : la tendance à légender sa vie, à transformer son expérience en une histoire exemplaire, à se considérer comme une exception… Et pour la même raison c’est un cliché, une mode qui épouse l’idéologie dominante du storytelling qui consiste à conduite les conduites et les attitudes et à formater les individus…

MA: Si vous définissiez l’audace, que diriez-vous ? 

CS: L’audace consiste à « penser contre », à sortir des engrenages narratifs, à désobéir aux injonctions aux récits. « Quel genre d’histoire es-tu ? » C’est au fond ce que la société demande à chacun. Quel rôle es-tu capable de vivre? Chacun désormais doit  tricoter son petit récit, tissé du fil blanc de sa vie personnelle et du fil noir de l’histoire collective. Ce sont les histoires qui nous gouvernent. C’est la bêtise narrative de notre temps: le narratif devient normatif, le descriptif prescriptif, le biographique hagiographique…

MA: Etes-vous audacieux ?

« Etre audacieux dans notre société, c’est une obligation ! »

CS: Etre audacieux dans notre société, c’est une obligation ! En écrivant mon livre sur la mode, Kate Moss Machine, j’ai découvert comment la société néolibérale formule ses exigences à travers la mode, la publicité, le marketing, le divertissement. Et ces exigences sont contradictoires, elles se traduisent par des injonctions paradoxales : Kate Moss est la rebelle intégrée. Elle n’invite pas à la transgression des codes, mais obéit un nouveau code contradictoire qui fait de la transgression une norme sociale. Le premier « éditorial » de Kate Moss dans Harper’s Bazaar s’intitule « Wild, la mode qui brise les règles », une référence transparente à la célèbre chanson de Lou Reed, « Take a walk on the wild side » devenue un des hymnes de la génération X. Kate Moss est un objet composite, un amalgame bricolé par la mode et les magazines, une sorte de « scoubidou » social, qui entretisse, comme autant de fils plastiques, les « valeurs » de l’époque : la jeunesse, la vitesse, la transgression. La capacité à endosser un rôle et à capter l’attention.  « Je ne suis qu’un mannequin », ne cesse-t-elle d’affirmer pour échapper à la pétrification de sa légende. Mais un mannequin, ce n’est pas rien dans les années 1990, comme l’écrit Bret Easton Ellis dans son roman Glamorama : « Il contribue à la définition de la décennie, Baby. »

MA: Ose-t-on encore aujourd’hui ?

« Bien sûr qu’on ose, c’est même recommandé. »

CS: Bien sûr qu’on ose, c’est même recommandé. Regardez par exemple, le film de Scorsese,Le Loup de Wall Street. C’est la saga d’un audacieux ! L’histoire « fabuleuse » de quelqu’un qui ose tout, transgresse tout : morale, convenance, honnêteté, responsabilité… C’est l’idéal type du trader qui est au fond le héros de notre temps.

MA: A quels moments vous êtes-vous dit au cours de votre vie, de vos choix, «  j’avance, peu importe les normes ou les conventions ? » 

CS: Je crois bien que je me dis cela tous les matins. En ce sens je suis un pur produit de l’époque. Un audacieux intégré. Un rebelle qui écrit dans les journaux…

MA: Dans Storytelling, La machine à fabriquer des histoire et à formater les esprits, vous dites que « les grands récits jalonnent l’histoire humaine d’Homère à Tolstoï et de Sophocle à Shakespeare.. ». Ce sont eux des audacieux ? 

  CS: Peu de gens l’ont compris. Mon livre Storytelling est une défense de la littérature contre le hold up des marketteurs, des publicitaires, qui font un usage du récit à des fins de manipulation politique ou commerciale. Le récit comme instrument de conquête « des cœurs et des esprits ». La littérature depuis Cervantès est un lieu de résistance à ce que Milan Kundera par exemple appelle « la tyrannie de la story » cette histoire avec un début un milieu et une fin. Selon lui, le roman a cherché a échapper par tous les moyens à cette tyrannie de l’histoire.

« Le storytelling se pare des prestiges et des combats du romancier pour légitimer un « nouvel ordre narratif »

Le storytelling se pare des prestiges et des combats du romancier pour légitimer un « nouvel ordre narratif » dans lequel baignent désormais les échanges communicationnels à tous les niveaux de notre société mondialisée. Les œuvres et les auteurs que vous citez, et auxquels on peut ajouter Kafka, Joyce, Faulkner, Beckett, Don DeLillo, Volodine ne sont pas des audacieux mais des inventeurs. Ils explorent de nouveaux rapports au corps, au temps et à l’espace. Ils s’interrogent sur les nouvelles formes de subjectivation. Qu’est-ce qu’une femme à la fin du XIX ème siècle ? Voilà le sujet de deux grands romans comme Madame Bovary et Anna Karenine. Qu’est ce que le temps après Einstein ? C’est le thème d’une méditation interminable pour Proust. Qu’est ce que l’action ? se demande Beckett. Et ainsi de suite, les romanciers à la différence des publicitaires ou des traders créent des mondes possibles, des fictions troublantes, ils repeuplent le monde.

 « Politique et littérature ont une exigence commune: créer des mondes possibles »

MA:Vous venez de publier Les Derniers jours de la Ve République, la politique laisse t-elle éclore des possibilités autres que normées ou normatives ?  

CS: Politique et littérature ont une exigence commune: créer des mondes possibles, inventer un peuple qui manque. Car le peuple manque toujours, il manque à lui-même et aux autres, ce n’est pas une population statistique. Les marketteurs le traquent. Les sondeurs le sondent. Les médias cherchent à le formater, mais il s’échappe, se dissout, se disperse… Il peut s’absenter pendant des décennies de la scène de l’histoire et faire une réapparition surprenante dans les grands romans, les Dubliners de Joyce, les Somnambules de Broch, Les hommes sans qualité de Musil, le peuple de Macondo dans « Cent Ans de solitude » de García Márquez, un roman-genèse qui fut un événement politico-littéraire puisque tout un peuple s’est soudain reconnu dans une communauté inventée de villageois. Lorsque cette exigence d’invention, de création se perd, politique et littérature régressent au niveau du simple storytelling : spectacle de la politique et feuilleton des destins personnels. Inutile d’y insister, c’est depuis plusieurs années notre vie quotidienne médiatique, le plafond de verre de notre imaginaire collectif. C’est ce plafond de verre que les révolutions politiques ou symboliques font sauter.

« Le lyrisme des publicitaires héroïse la propension à consommer »

MA: Vous avez beaucoup écrit sur le storytelling. Est-ce un ressort utilisé par des marketeurs ? Pouvez-vous nous en donnez des exemples ? 

  CS: Le lyrisme des publicitaires héroïse la propension à consommer ; il synchronise les attentions et scénarise les moments d’émotion collective. Désormais le marketing fait la guerre et enchante la communication de crise. Les militaires sont entraînés avec des jeux vidéos. La misère, le chômage, la pollution, les épidémies sont plus belles au soleil du storytelling. On a déclaré le monde sans frontières, mais les murs de séparation se sont dressés partout dans le monde et ont remplacé les frontières. Nous sommes libres de nos mouvements, de notre parole et enchaînés à nos connexions, guidés non plus par les haut-parleurs des régimes totalitaires mais mezzo voce par la musique des iPod. Les smartphones nous relient entre nous mieux que les défilés collectifs et les injonctions de la mode ont remplacé les circulaires du parti…La tyrannie de la story s’étend à toute la planète, un monde envoûté, halluciné. Nos sociétés d’hypercommunication captent et dévorent les attentions et les désirs. Elles les satisfont et les détruisent en même temps. C’est ce que Kundera appelait dans un entretien que j’avais fait avec lui pour Libération dans les années 1980 « les paradoxes terminaux » de l’expérience humaine.

MA: Une phrase, une maxime qui vous porte ?  

CS: Dans cet entretien justement Kundera concluait ainsi: « Dieu nous punit en accomplissant nos désirs ; il faut donc prier Dieu pour qu’il ne nous écoute pas…»   Mais il y aussi cette phrase-testament de Kafka à la fin de sa vie, alors qu’il est gravement malade et considère toute sa vie comme un  échec : « Que faudrait-il donc pour vivre » se demande-t-il? et il répond: « Cessez de jouir de soi même ! »  

Christian Salmon publie Les Derniers Jours de la Ve République aux éditions Fayard, 240 p. 

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