Céline Mas : « L’audace c’est de ne pas accepter d’être défini pour toujours par quiconque »

Lumineux, empli d’espoir, « Le jour où Maya s’est relevée » est le 1er roman de Céline Mas qui revient sur le combat contre le burn-out. Parce qu’elle croit au pouvoir des livres, la présidente d’ONU Femmes France, a créé Love for Livres qui permet de trouver des livres par le vecteur des émotions. Une grande dame. 

Le Jour où Maya s’est relevée de Céline Mas, (éditions Leducs)

Mathilde Aubinaud : Qu’évoque l’audace pour vous? 

Céline Mas : La crise du COVID change la perception du mot. Qu’est-ce que l’audace dans un monde limité et en pleine transition ? Peut-être d’être plus à l’écoute et d’arrêter de vouloir tout savoir et tout décrypter du « monde d’après ». Il va s’écrire pas à pas, sans doute avec des tentations de retours au passé, des nouveautés encore insoupçonnées et beaucoup d’expérimentations, individuelles et collectives. 

En temps « normal » et avant cette crise, j’aurais dit que ce mot m’interrogeait ; il éveille mon sens critique. Il évoque souvent un espace conquis par des esprits libres et forts, ceux qui ont déjà gagné parce qu’ils avaient telle ou telle facilité. Et puis, passée cette première réaction, il porte a minima deux sens intéressants : d’abord, celui de son étymologie. On devrait toujours toquer à la porte de l’étymologie pour savoir où les mots nous placent ! Du latin audacia, « mouvement de l’âme qui porte à des actions extraordinaires, au mépris des obstacles et des dangers ». Et tout de suite, cela me parle. C’est romanesque, c’est le mot dans sa dimension plus littéraire qui me semble paradoxalement plus authentique. La littérature et la fiction aident à mieux comprendre la réalité. Elles nous offrent une peinture des diverses possibilités de l’existence. Tout y devient possible. La page est blanche. C’est cela en fait l’audace pour moi : signer les pages de sa vie, quel que soit leur contenu. Ne pas accepter d’être défini pour toujours par quiconque, d’être ceci ou cela, une catégorie à la fois. Non. Évoluer en conscience et s’autoriser à le faire. Avoir sa ligne de conduite, tout en acceptant de la faire évoluer, par-delà les sentiers battus. Passer d’un monde à l’autre. Oser, en fait, c’est naitre à soi. 

– Quel rôle jouent les rencontres ? 

Essentiel. Rien de grand ne se fait seul et ce n’est pas une vaine formule En ce moment, c’est vital. Sans solidarité, nous ne pourrions pas continuer. Du coup, le confinement me pèse mais il reste supportable même si le rapport direct aux autres, à la nature, aux jardins, à l’eau me manque. Je sais aussi la chance que j’ai de vivre avec ma famille dans un environnement serein, je sais que d’autres n’ont pas cette chance et il faut penser à eux.

En temps normal, j’ai régulièrement besoin de solitude pour me retrouver, pour savoir ce qui compte et mieux donner, pour ressentir le calme que nos sociétés fast & furious autorisent peu. C’est mon côté dingue des bibliothèques, du silence, de l’imagination ! D’un autre côté, comme beaucoup de gens, les rencontres sont essentielles, l’énergie des échanges et les affinités électives. L’amitié n’est plus pour moi le lot d’un héritage du passé ; plus vous avancez dans la vie, plus des amitiés indéfectibles peuvent naitre en quelques jours. Vous savez ce qui est en jeu, vous avez une meilleure idée de qui vous êtes. Vous sentez que vous êtes en symbiose ou, au contraire, qu’il faut passer votre chemin. Le temps est un carburant limité, il faut en prendre soin et faire des choix, même si autour de nous, tout nous pousse à l’ubiquité. Là aussi, autre effet du confinement : nous sommes au même endroit et nous ne pouvons plus nous démultiplier. Je suis curieuse de voir ce que cela va créer ensuite. 

J’en profite ici pour remercier les professeurs qui ont changé ma vie, merci l’école publique républicaine ! Merci Marthe Ducros, Marc Wetzel, Daniel Nigoul, Annie Genzling, Michel Théron pour ne citer qu’eux. En répondant à ces questions, j’ai découvert que plusieurs d’entre eux ne sont plus là et ça m’a bouleversé. Ces brillants apporteurs de savoir et de savoir-vivre ont été et resteront parmi les personnes les plus importantes de mon parcours. Je leur dois énormément.

– En quoi l’écriture et les mots permettent-ils de se libérer ? 

C’est l’une des meilleures « maïeutiques » qui soit, « l’art de faire accoucher les esprits » dont parlait Socrate. Il y a au moins trois raisons à cela. 

La première, c’est la responsabilité induite par les mots et l’écriture. Quand on écrit, on dépose nos pensées. Cela ne veut pas dire qu’elles sont figées ad vitam aeternam. Mais au moment de l’acte d’écriture, vous vous engagez. L’engagement, c’est donner forme à ses valeurs en acceptant de se départir de tout ce qui est artificiel et incohérent. Il n’y a pas d’engagement véritable sans vérité personnelle. C’est le fameux « speech act » du philosophe Austin : le langage performatif. Ce que vous dites a une influence sur le réel, ce ne sont pas des mots lancés en l’air, c’est déjà une action que vous opérez. 

La seconde raison, c’est la capacité projective des mots et de l’écriture, notamment grâce à la fiction. Prendre du recul en s’évadant dans des histoires. Pousser les murs de sa vie. En ce moment, c’est tellement important de pouvoir lire pour déconfiner son esprit ! 

Depuis longtemps, j’utilise le roman pour créer des liens sociaux dans mes différents engagements. L’effet est magique : lire, c’est dépasser ses limitations habituelles sans même s’en rendre compte. Le voyage intérieur permis par les mots est libérateur. J’ai vu des personnes changer de vie, grâce à une seule lecture ! Vertu inégalée des mots et de l’écriture : créer des déclics et des eurêka, sans jugement. 

Enfin, troisième raison, des études l’affirment : l’écriture et la lecture immersive, génèreraient de la sérotonine, le neurotransmetteur du bien-être – pour aller au plus court, un neurologue l’expliquerait bien mieux que moi -. Lire, c’est aussi améliorer ses capacités d’attention, sa mémoire, son empathie. La « bibliothérapie » est une alliée du quotidien, elle nous aide à vivre mieux.    

– En ce début d’année et cette crise mondiale, comment s’autoriser à vivre pleinement? 

Chaque vie invente sa recette. Pour moi, la crise n’a pas tout changé. J’étais concentrée avant qu’elle n’éclate sur la grande cause de ma vie : l’impact social. 

Et les bouleversements en cours ne font que renforcer ma conviction qu’il va falloir non seulement imaginer, mais aussi mettre en œuvre et évaluer des solutions plus responsables et plus justes, qui bénéficient à la société, dans tous les domaines. Je crois qu’il faut être pragmatique et dans l’action, essayer pas à pas. Autant qu’être dans la prospective pure et dure et le débat. 

Ce qui m’enthousiasme, c’est de développer des initiatives tournées vers cet impact positif, contribution à l’utilité sociale. La vie est courte, c’est à cela que je veux dédier mes compétences, mon énergie. 

En pratique, à travers l’écriture avec en fin d’année dernière le roman Le jour où Maya s’est relevée (Editions Leducs) qui raconte un burnout, nourri de 53 interviews préalables avec des personnes victimes, dans toute la France. Ce projet inaugure d’autres romans je le souhaite, mais aussi le fait de développer la « bibliothérapie » dont je parlais plus tôt via le projet Love for Livres (www.loveforlivres.com) à l’échelle européenne ! Faire vivre les livres et les émotions pour créer du lien social et nourrir des conversations sur des sujets de société. Dans les lieux, pour les personnes les plus vulnérables, dans les entreprises, partout où c’est utile. Pour soutenir cette pratique, je suis une formation aux approches neurocognitives. 

Le second pan de ces activités, c’est un réseau de conseil (stratégie, mise en œuvre et évaluation) pour les entreprises, les institutions, les associations, dédié à l’impact social, Return for Society (site encore confiné!). Ici, place au collectif avec une quinzaine de consultants indépendants à ce jour, des expertises diverses et des valeurs éthiques et solidaires communes !

Enfin, ONU Femmes France dont j’exerce à titre bénévole, aux côtés d’une équipe fabuleuse, le mandat de Présidente et le Haut Conseil à l’Égalité (HCE) dont j’ai le privilège d’être membre. Cela fait presque 20 ans que je suis engagée pour l’égalité et les droits des femmes et je vais continuer. 

Voilà une grande partie du programme 2020. Le bonheur, c’est savoir ce que l’on veut et le vouloir passionnément disait Félicien Marceau ! Tout en admettant qu’on ne contrôle pas grand-chose : il y a toujours des aléas, des imprévus, des murs qui se dressent, des retards ! Des « cygnes noirs » du nom de l’essai de Nassim Nicholas Taleb, comme le coronavirus, évènement rare et relativement imprévisible avec une portée considérable. Vous cultivez votre jardin mais le vent souffle où il veut. En être conscient n’empêche pas la volonté. Mais cela permet plus d’humilité et la tempérance, garder en toutes circonstances la perspective. Rien n’est acquis. Demain est un autre jour. 

– Une figure qui s’est relevée que vous admirez : 

Maya bien sûr, mais je n’en dirais pas plus pour les futurs lecteurs. Et puis, je ne suis plus objective, elle est devenue comme une amie pour moi.

Frida Kahlo. Brisée, déchiquetée, tordue de douleur. Mais fière, artiste, amoureuse, conquérante, au charme fou, fragile, si vivante. A la fin de sa vie, Frida avait écrit sur une de ses toiles Viva la Vida ! Vive la Vie ! Le caractère de cette femme est irrésistible, et je le ressentirai toujours ainsi.

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