Les Goncourt ; Pierre Ménard raconte Edmond et Jules

De Paris aux femmes, de la vie mondaine à la vie littéraire et artistique, les Goncourt dissèquent la société.  Cynisme, ironie mordante et lucidité s’y mêlent. La vie d’Edmond et Jules de Goncourt est des plus foisonnantes. 

 Dans sa biographie Les Infréquentables frères Goncourt ( publiée aux éditions Tallandier), l’essayiste Pierre Ménard met en relief, avec un talent certain, la vie de ces protagonistes singuliers. Interview pour La Saga des Audacieux. 

Mathilde Aubinaud ; Qu’y a-t-il d’audacieux chez les Goncourt? 

Pierre Ménard : Malgré la réprobation de leur famille, les critiques et l’insuccès, les Goncourt ont toujours cru en leur talent. Sacrifiant leur fortune, l’amour et le plaisir, ils consacrent des mois, des années à composer des livres que personne ou presque ne daigne lire (leur premier roman, En 18… se vend à 64 exemplaires, Germinie Lacerteux à quelques centaines à peine).

Les deux frères savent aussi se moquer du qu’en dira-t-on : leur goût les porte vers l’art du XVIIIe siècle et le Japonisme, loin des courants artistiques alors en vogue; leurs conceptions du roman les pousse à décrire avec méticulosité les sujets les plus violents et les plus bas (les hôpitaux, la prostitution, la prison…), en sachant qu’on ne les épargnera pas. 

-D’après vous, qu’est-ce qui pourrait finalement sauver ces frères? 

Leur Journal, qui constitue un témoignage unique sur la vie artistique et mondaine de la seconde moitié du XIXe siècle. Plus piquants que dans leurs romans et essais, plus méchants aussi, les Goncourt y signent des portraits particulièrement savoureux, comme celui de Renan – « C’est un homme replet, court, mal bâti, la tête dans les épaules, l’air un peu bossu ; la tête animale, tenant du porc et de l’éléphant, l’œil petit, le nez énorme et tombant, avec toute la face marbrée, fouettée et tachetée de rougeurs. » Et bien sûr l’Académie  fondée par Edmond.

En dépit des avanies que lui a fait subir sa vie durant le monde des lettres, l’aîné des Goncourt tiendra à léguer sa fortune non à une fondation ou à des hommes couverts d’honneurs mais au contraire à des écrivains jeunes et désargentés afin de leur permettre de se consacrer à l’écriture.

Idée novatrice, l’Académie devait sacrer chaque année un roman, alors considéré comme un genre mineur, féminin et vulgaire. C’est ce prix qui contribuera à donner à ce genre ses lettres de noblesse.

Ils sont « toujours prompts à proclamer leur génie ». Est-ce une création de l’esprit ou bien ont-ils un semblant de génie pour vous? 

Paradoxalement, les Goncourt sont bons quand ils cessent de vouloir l’être. Le style ampoulé de leurs romans a particulièrement mal vieilli. Sans cesse, ils forgent de nouveaux mots – crocodilesque, chutement, pardonnement, accumulement, désespération, bruyance… – ou écrivent des phrases si torturées qu’elles en deviennent sibyllines comme lorsqu’ils parlent d’enfants « frappés par la séduction naturelle, instantanée, le coup de foudre de leur beau à eux dans un autre ».

En revanche, leur correspondance et leur Journal, plus spontanés, sont remplis de traits d’esprit et de formules qui font mouche et permettent de les considérer comme de véritables écrivains de talent.

– Un esprit propre aux Goncourt persiste-t-il dans la littérature française ? 

Vaste question ! Leur style tarabiscoté a fait un temps école, en particulier avec Huysmans, qui confessait leur devoir son envie d’écrire. Il est aujourd’hui complètement passé de mode (Gide confiait déjà les lire pour apprendre comment il ne faut pas écrire).

Sur le fond, leur volonté de montrer la société dans ce qu’elle a de plus banal, de plus mesquin, de plus petit est toujours perceptible dans une bonne partie des romans contemporains. Faut-il le leur attribuer ? Je me garderais bien d’exagérer leur importance. 

– « Grâce aux Goncourt, Emile Zola a compris qu’un vent nouveau soufflait sur le réalisme. » Qu’en est-il de leur intuition? 

Depuis leur jeunesse, les Goncourt sont servis par la même bonne, Rosalie Malingre, qui continue à les border alors qu’ils ont passé la trentaine ! En 1862, Rosalie tombe malade et meurt. Coup de tonnerre chez les Goncourt. Leur commune maîtresse, Maria, leur apprend que la fidèle servante était alcoolique, nymphomane, menteuse et voleuse, qu’elle a partout contracté des dettes et eu des enfants cachés.

Edmond et Jules, qui cherchent à saisir la société dans son odieuse vérité dans leurs romans comprennent qu’ils ont une carte maîtresse à jouer. Ils s’attachent à retracer dans Germinie Lacerteux le destin de cette « pauvre fille ». Le livre suscitera un scandale mais les deux frères recevront une lettre d’un jeune inconnu, Emile Zola, qui leur affirme qu’ils ont tout compris à ce que devait être le roman. C’est la naissance du mouvement naturaliste.  

En quoi sont-ils des protagonistes de la vie littéraire? 

Après avoir été intimes des plus grands littérateurs de leur temps – Gautier, Flaubert (qui les appelle les « bichons' »), Zola, Renan, Taine, Tourgueniev, les Goncourt s’ouvrent à la jeune génération. Dans son Grenier de la Villa Montmorency, Edmond, « veuf » de son frère, mort à 39 ans, reçoit toute l’avant garde littéraire : Huysmans, Daudet, Poictevin, les Rosny, Mirbeau, Lorrain… Il est amusant de gratter le vernis et de découvrir que les « vêpres d’Auteuil » si fréquemment chantées par les historiens de la littérature étaient selon beaucoup de ses participants assez ennuyeuses.

Huysmans confessait s’y rendre et y rester jusqu’au bout uniquement pour éviter que les autres assistants ne crachent sur ses œuvres. Ce que faisait finalement Edmond dans son Journal sitôt ses convives repartis.

L’indifférence des écrivains n’est guère manifeste en témoigne l’hommage d’Huysmans. Comment l’expliquez-vous?


Jusqu’à la mort de Jules, en 1870, les Goncourt bénéficient « d’insuccès d’estime ». Leurs pairs les accueillent volontiers parmi eux (en particulier Flaubert), mais probablement moins pour leurs œuvres que pour leur personnalité. Les rosseries restent fréquentes, comme l’article de Barbey d’Aurevilly qui les traite de Sergents Bertrand de la littérature, du nom du détraqué qui déterrait les cadavres du cimetière du Montparnasse pour les violer. Après la mort de Jules, on regarde plus favorablement Edmond. Plus âgé, auteur d’une oeuvre considérable – il écrira 59 livres au total-, l’aîné incarne pour la jeune génération la figure mythique de l’écrivain, prêt à tout sacrifier à son art. On l’appelle « Papa Goncourt » ou le « Maréchal des Lettres », on l’encense dans les journaux, on se bouscule à ses pièces de théâtre ou dans son Grenier.

De mauvaises langues racontent que l’idée de capter son héritage via une place à la future Académie Goncourt incitent nombre de ces littérateurs à le fréquenter malgré sa misanthropie mais je suis convaincu que beaucoup de ses admirateurs étaient sincères. Les correspondances en témoignent, comme son enterrement, où beaucoup de larmes seront versées. 

Que traduisent-ils du (ou des) Paris de l’époque? 

Farouchement réactionnaires, fiers de leurs origines aristocratiques brandies comme un étendard, représentants officiels du XVIIIe siècle sur terre, les Goncourt promènent un œil désabusé sur les profonds bouleversements de leur époque. Ils peignent sans concession les intérieurs sordides des domestiques – y compris celui de leur bonne qui, ironie de l’histoire, était pourtant logée par eux – comme ceux des palais princiers dans lesquels ils sont reçus. Rares sont les écrivains qui saisissent ainsi leur époque. 

En quoi l’écriture de cet essai vous a-t-elle appris sur vous-même? 

Qu’il est compliqué de cohabiter longtemps avec des individus si difficiles ! Comme les Goncourt, pour leurs biographies d’artistes du XVIIIe siècle, j’ai dû me frotter à d’innombrables pages de mémoires, d’archives, de correspondances – sans compter leur propres écrits et tout cela, sans être certain du résultat. J’espère tout de même que leur misanthropie n’aura pas déteint sur moi. Sans quoi, si j’écrivais sur Hitler, je me mettrais à envahir la Pologne.

Les Infréquentables frères Goncourt, Pierre Ménard (éditions Tallandier), 2020.  

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