Jonathan Curiel :  » Dans nos sociétés, l’ennui est devenu intolérable. »

Intuitif et curieux, Jonathan Curiel décèle, avec justesse, les rouages médiatiques. DGA des programmes de M6, W9 et 6Ter pour les magazines documentaires, il sait combien le petit écran et la sphère médiatique rythment le quotidien façonné en toile de fond par le bruit des chaînes d’information. Cette agitation qui se fait usure laisse trace dans nombre de sphères; politiques comme économiques. Il en va de même du lien social.

Aussi, dans son dernier essai Vite! paru aux éditions Plon, Jonathan Curiel souligne, avec justesse, combien temps longs et silences doivent aussi se faire entendre. Interview pour La Saga des Audacieux. 

Jonathan Curiel © Astrid di Crollalenza

Mathilde Aubinaud : De quelle manière la lenteur permet-elle de nous réapproprier nos vies et nos destins? 

La lenteur permet de ne pas être emprisonné dans une société sans mémoire qu’est la société du vite.

La lenteur permet de reprendre gout aux choses. De ne pas être pris dans le tumulte de l’immédiateté et de la vitesse, de ne pas subir le temps qui passe comme un échec. Elle permet de s’extraire de la société du Vite que je décris longuement dans ce livre, qui est source de nombreux effets pervers. La lenteur permet de ne pas être emprisonné dans une société sans mémoire qu’est la société du vite, cette société du zapping qui passe d’un événement à l’autre, qui célèbre l’instant puis en fait table rase.

Kundera le rappelle dans « la lenteur » : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli ». La vitesse et l’immédiateté des tweets de Trump disent par exemple une chose et tout l’inverse le lendemain. C’est cela la société du Vite, contrairement à une société plus lente qui confère de la valeur à parole et aux écrits.

Pour l’anecdote, Darwin se définissait comme un « penseur lent » ; Einstein pouvait passer 8 heures de suite dans son bureau de Princeton à regarder le plafond ; Sherlock Holmes trouvait les preuves ultimes d’un crime dans un état de lenteur presque méditatif…

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. »  En quoi la sentence de Blaise Pascal traduit-elle notre société où règne le vite? Que dit-elle notre peur de nous retrouver seuls face à nous-même? 

Cette sentence, magnifique et si juste, est à l’origine des développements de Pascal sur l’ennui et le divertissement. L’homme a besoin de se divertir pour échapper à l’ennui et à cette incapacité à « demeurer en repos ». Georges Perec évoque lui aussi dans L’homme qui dort, un homme qui, justement, reste enfermé dans sa chambre et qui sombre dans un état quasi dépressif et pathologique.

La réalité, c’est que dans nos sociétés, l’ennui est banni, il est devenu intolérable. On ne cesse de partir à la chasse aux temps morts, on doit rentabiliser son temps, ne pas en perdre. Toujours Kundera qui considère que « dans notre monde, l’oisiveté s’est transformée en désœuvrement, ce qui est tout autre chose : le désœuvré est frustré, s’ennuie, est à la recherche constante du mouvement qui lui manque ». Le cerveau de l’enfant se forme beaucoup à travers des phases d’ennui, beaucoup de spécialistes le disent, alors que l’on a tendance à sursolliciter les enfants, à leur proposer le plus d’activités possibles pour les « occuper ». Nous n’acceptons plus l’ennui ; il est synonyme d’échec. Nous devons réapprendre l’ennui et cultiver un certain art du temps libre.

– « Dans le monde de l’instant, on préférera toujours le bavardage au silence » écrivez-vous dans votre essai Vite! Quels sont les silences les plus féconds et marquants pour vous?

Par cette phrase, je faisais allusion au monde politique et au monde médiatique, plus sensibles au bruit qu’au silence. Il faut informer, parler, débattre encore et toujours. Le silence pour un responsable politique est synonyme d’inaction, d’échec. Bruit de l’inaction, faillite du silence.

Le bavardage permanent.

Même lorsque les informations se font rares, un responsable politique se doit d’être au front et de parler. Sinon il sera considéré comme absent. Le monde médiatique aussi, à travers tous les débats qu’il organise chaque jour, chaque heure, fait plus de place au clivage qu’au consensus ; fait la part belle au bavardage permanent.

Un silence marquant : celui d’Eric Cantona après un but spectaculaire marqué pour Manchester United. Nous sommes tellement habitués à l’agitation, au bruit que son silence pour fêter son but avait fait le tour du monde à l’époque.

– Comment en repensant notre rapport aux temps, les média pourraient-ils retrouver leur rôle initial de médiateur? 

Les médias jouent un double rôle dans cette société de la vitesse et de l’instant. Ils sont à la fois les véhicules de la vitesse et de l’instant : chaines d’informations en continu, réactivité à l’actualité, débats organisés à la hâte, culte nouveau des séries…et à la fois ils constituent un repère pour le public qui les retrouvent à intervalles fixes, et pour qui les médias sont des balises dans leurs vies. C’est un entre deux.

Vous évoquez les politiques, les bons clients médiatiques qui usent, à force de présence, l’attention des téléspectateurs. Ils doivent en être « jusqu’à la saturation »; Comment redonner, dès lors de la densité et une aura à la chose publique? 

J’évoquais à travers cette expression l’opportunité qui s’est offerte aux responsables politiques peu connus du grand public d’être plus exposés avec l’ouverture des chaines d’information. Cela a représenté une nouvelle fenêtre qui n’existait pas auparavant.

S’extraire de la vitesse et de l’immédiateté

Concernant la chose publique, c’est justement en parvenant  à s’extraire de la vitesse et de l’immédiateté, en redonnant du sens et en se projetant sur le long terme qu’elle trouvera sa pleine valeur. A l’Etat également de miser sur le long cours et de faire barrage à l’immédiateté inhérente des marchés.

– Vous référant à Marcel Mauss, le tryptique « donner -recevoir -rendre », est toujours d’actualité avec, notamment, les réseaux sociaux. Finalement, les ressorts de la société et du lien social persiste d’une manière ou d’une autre?   

Oui, le système de « like », de « retweet », de « partage », présents sur les réseaux sociaux me font fortement penser au tryptique de Marcel Mauss et à la cérémonie du potlach qu’il décrit. On se situe dans le don et le contre don pour assurer une forme de lien social, le plus souvent sous une forme pacifique.

Le problème avec cette accélération du temps et la vitesse régnante, c’est que l’on pense que ce l’on écrit s’auto détruit ensuite sur les réseaux sociaux. On pense que sur tous ces réseaux sociaux, les écrits passent alors qu’en réalité, ils ne passent pas. Ils restent.

– En quoi littérature et arts sont-ils des garde-fous de ce rapport au temps imposé par la société? 

L’art est un jaillissement, provoque un émerveillement instantané.

La littérature et les arts permettent d’échapper à cette immédiateté. Ils permettent de l’évacuer. Tout en nous plongeant dans la sacralisation de l’instant. L’art est un jaillissement, provoque un émerveillement instantané. Mais il évacue la vitesse qui nous englue ; il nous en soustrait. La littérature elle permet d’échapper au flux ininterrompu de l’actualité qui nous étourdit et nous soule. Elle est un refuge à ce réel épileptique et amnésique.

Je donne néanmoins dans le livre l’exemple d’une œuvre de Banksy qui s’est autodétruite au moment même de sa vente…Quel symbole de cette tyrannie de l’immédiat !

Propos recueillis par Mathilde Aubinaud

Vite!, Jonathan Curiel, Editions Plon, février 2020

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