Adrien Rivierre : « Tout est récit »

Depuis des années, Adrien Rivierre est un passionné des mots et de la prise de parole. Il décrypte cette dernière et forme dirigeants et entreprises à cet exercice. Il vient de publier son deuxième livre L’homme est un conteur d’histoires aux Editions Marabout. Interview autour de l’audace.

Mathilde Aubinaud : Raconter des histoires, on le fait tous ? 

Adrien Rivierre : Oui… et depuis très longtemps ! L’année dernière, les plus vieilles peintures rupestres au monde ont été découvertes en Indonésie et datent d’il y a 44 000 ans. Elles content des récits de chasse et ne cessent de faire reculer la date à laquelle l’Homme est devenu un conteur d’histoires. Je dis que l’Homme “est devenu un conteur” car le cerveau doit atteindre une certaine taille pour être capable de symbolisation et d’abstraction, prérequis essentiels à toute narration. Par conséquent, depuis des millénaires, nous racontons quotidiennement des histoires. Pensez aux récits que vous contiez à vos parents en rentrant de l’école. Pensez à vos discussions à la machine à café. Pensez à la façon dont vous défendez un projet au sein de votre entreprise. Pensez à vos dîners le dimanche en train de conter les péripéties de la semaine ou vos dernières vacances. Tout est récit. Roland Barthes, l’immense sémiologue français, a écrit des lignes magnifiques sur ce sujet dans son Introduction à l’analyse structurale des récits où il dit que la vie humaine est indissociable des récits. 

En quoi l’audace a sa place quand un dirigeant raconte une histoire ? 

J’ai la chance d’accompagner certains dirigeants dans leur mise en récit et leurs prises de parole et je dirai qu’ils ont trois responsabilités : convaincre, fédérer et favoriser le passage à l’action. Pour atteindre ces objectifs, les récits se révèlent être un outil formidable. Pour que l’histoire contée éveille la curiosité et fascine, l’audace est nécessaire. Cela peut être une audace relative aux éléments partagés, parfois personnels, parfois difficile à admettre. Mais cela peut également être une audace formelle, relative au ton adopté par exemple. Aujourd’hui, les dirigeants qui s’expriment avec sincérité et authenticité doivent faire preuve d’une grande audace car cela impose de se dévoiler, c’est-à-dire de prendre des risques.

L’histoire d’un dirigeant qui vous a le plus marquée ? 

Difficile de répondre… j’en ai plusieurs en tête ! Dans le contexte actuel et parce que je m’intéresse aux moyens dont disposent les entreprises pour changer le cours des choses, je répondrai Yvon Chouinard, le fondateur de la marque de vêtements éco-conçus Patagonia. J’aime son histoire car toutes les convictions qu’il partage, à travers de nombreuses histoires personnelles, se traduisent toujours par des actions concrètes. C’était un alpiniste passionné qui a très tôt pris conscience que sa pratique sportive a un impact sur l’environnement et qui a donc décidé de changer les choses en créant une entreprise visionnaire. Ce qui me plaît c’est l’alignement entre son histoire et ses actes.

En quoi le récit participe-t-il du lien social ? 

Nous sommes des communautés de fiction ! En tant qu’animal social, l’Homme a un besoin vital de raconter des histoires. Autrement dit, nous ne pouvons pas vivre sans les récits. C’est d’ailleurs l’un des éléments essentiels mis en avant dans l’ouvrage de Harari, Sapiens. Les histoires permettent la collaboration à grande échelle, la transmission d’une culture, la fondation d’une nation (pensez par exemple au mythe fondateur de Rome, celui des jumeaux Rémus et Romulus), le partage de la connaissance, l’action collective… Pour toutes ces raisons, les chercheurs considèrent les récits comme un véritable “ciment social”. Des travaux fascinants ont été menés sur les commérages dans l’environnement professionnel et montrent que ceux qui y participent sont plus intégrés que les autres !

 

La télévision est-elle un amplificateur des récits ? 

La télévision sans nul doute mais aujourd’hui surtout les réseaux sociaux ! Instagram est une plateforme de mise en récit où nous pouvons faire des “Story”. Facebook permet à des milliards de personnes de conter l’histoire de leur vie. D’ailleurs, Sartre a écrit dans La Nausée : “Voilà ce que j’ai pensé : pour que l’évènement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter.” Ainsi, la télévision comme tous les médias d’ailleurs, permettent de partager et d’amplifier les histoires, avec aussi tous les risques que cela comporte. Maintenant, quand on me parle de télévision, je pense toujours au poste de “télécran” présent dans la chambre de Winston Smith dans le roman d’Orwell, 1984, et qui diffuse des messages de propagande. Par exemple, l’amplification et la propagation des récits complotistes n’a jamais été aussi forte. 

Comment, le temps du récit, garde-t-on son âme d’enfant ? 

Je crois que plusieurs phénomènes sont à l’oeuvre. Tout d’abord, comme les histoires bercent notre enfance, nous les associons souvent à des moments où nous pouvons nous identifier à des personnages extraordinaires, vivre d’incroyables péripéties, voyager dans des lieux inconnus… Ainsi, quand nous retrouvons ces ingrédients, une fois devenus adultes, nous reprenons d’une certaine manière ces prédispositions enfantines. Les récits reposent également sur les émotions et il est vrai que cela peut suspendre, momentanément et parfois pour le meilleur, un jugement rationnel, associé à la vie adulte. Avec ces émotions mais aussi l’empathie que nous pouvons éprouver pour le héros, nous nous laissons transporter. Nous vivons ce que les spécialistes appellent une immersion narrative, un phénomène lié à l’insouciance et ainsi à l’enfance. 

Que vous inspire la citation d’Einstein sur les contes de fée ? 

Einstein dit que pour devenir plus intelligent, il faut lire des contes de fée… je trouve cela génial. Étonnamment, je lis moi-même peu de fictions… je devrais l’écouter plus !  J’aime beaucoup sa phrase car elle montre que les récits nous apprennent des choses : sur le monde qui nous entoure, sur les autres, sur nous. Einstein a découvert ses plus grandes théories en faisant des “expériences de pensée”. Il se mettait en situation et essayait de savoir les implications physiques que cela pouvait avoir, par exemple en s’imaginant à cheval sur un rayon de lumière. Les histoires sont un moyen très puissant d’atteindre parfois plus aisément des connaissances, des savoirs et des vérités ! 

Le récit qui vous a transformé ?
Celui de Primo Levi, notamment dans son célèbre ouvrage Si c’est un homme. Je crois que personne ne ressort indemne de la lecture de ce récit. L’histoire de sa vie dans les camps nazis résonne pour moi de différentes manières. C’est d’abord se souvenir qu’il faut faire ce que l’on aime car le monde peut vite s’emballer et malheureusement tendre vers le pire. Mais, chez lui, il ne s’agit pas d’être un heureux béat non plus. Il y a l’idée je crois de se frayer un chemin, réel comme narratif, dans un monde très incertain voire absurde. D’ailleurs, les récits de Camus, avec par exemple Le Mythe de Sisyphe, m’ont beaucoup marqué aussi. De manière générale, les récits dont la leçon finale est d’avancer dans un monde qui apparaît comme absurde grâce à un engagement passionné me parlent énormément.

Mathilde Aubinaud

L’homme est un conteur d’histoires, Adrien Rivierre, (Editions Marabout), 2020

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