Sarah Sauquet : « L’audace est avant tout une forme d’élégance et d’optimisme »

Quel territoire plus vaste et plus propice que celui de la littérature pour célébrer l’audace?

Rencontre avec la lumineuse Sarah Sauquet, professeur de littérature et rédactrice du blog http://untexteunjour.fr/.

© Scander Aidoudi

Mathilde Aubinaud : En quoi l’audace donne-t-elle de l’épaisseur au roman d’apprentissage et ses protagonistes ?

Sarah Sauquet : Le protagoniste du roman d’apprentissage est bien souvent un ambitieux. Il est ce jeune homme inexpérimenté, vertueux, qui tente de cheminer dans le monde, grâce aux femmes, à ses talents divers, à ses qualités humaines, ou à une désarmante absence de scrupules.

Ces moments d’audace sont bien sûr liés à la conquête, au défi, car ils constituent l’essence même du héros du roman d’apprentissage. 

L’audace donne de l’épaisseur au roman d’apprentissage et à ses protagonistes car c’est elle qui permet au romancier de dépasser l’éventuelle caricature de l’ambitieux pour brosser le portrait de héros complexes, faillibles et humains. Ces moments d’audace sont bien sûr liés à la conquête, au défi, car ils constituent l’essence même du héros du roman d’apprentissage. Ils sont représentés par le rêve, par une parole ou un geste inattendus, singuliers, qui nous donnent à voir le personnage dans sa vérité. Et cela fonctionne, puisqu’on ne se souvient jamais mieux de Julien Sorel que lorsqu’il parvient à prendre la main de Mme de Rênal, d’Eugène de Rastignac quand il défie le Tout-Paris en haut du Père-Lachaise et se promet de réussir, ou de Georges Duroy quand il se voit, le jour de son mariage, « faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon ». 

On ne se souvient jamais mieux de Julien Sorel que lorsqu’il parvient à prendre la main de Mme de Rênal

Quel héros littéraire incarne l’audace pour vous ? 

Fabrice del Dongo, le héros de La Chartreuse de Parme, incarne, selon moi, l’audace dans ce qu’elle a de plus sympathique et de positif. Fabrice, c’est ce héros romanesque et intrépide, qui a décidé d’être heureux envers et contre tout et de rester fidèle, à ses valeurs, à ce qu’il est, et aux femmes qui l’aiment comme sa tante Gina. Par admiration envers Napoléon, Fabrice est cet inconscient capable de rejoindre les troupes de l’Empereur, de débarquer à Waterloo, où il ne comprend rien à ce qu’il lui arrive, et de croiser l’Empereur, sans même le reconnaître ! Cette audace relève d’une inconséquence absolument touchante, désarmante, et elle contribue à l’humanité du personnage. On l’observe plusieurs fois dans le roman de Stendhal : Fabrice est un instinctif qui choisit d’être attentif aux signes que le destin lui envoie, et qui les interprète comme une invitation à être audacieux.

En quoi l’audace tisse-t-elle un lien avec le destin ? 

L’audace est un formidable révélateur de la nature humaine. Alors que le courage est réfléchi, exige un effort, l’audace est un élan naturel vers une nature profonde que l’on peut avoir tendance à refouler. Si l’audace est ce talent et ce luxe de savoir qui l’on est, de pouvoir l’affirmer dans toute sa vérité à travers des choix qui nous ressemblent et qui nous permettent d’être alignés, alors l’audace nous aide évidemment à prendre notre destin en main, quitte à le forcer.

L’audace sert-elle systématiquement l’ambition en littérature ? 

Pas toujours, et c’est en cela qu’elle donne de l’épaisseur au roman. Il arrive que l’audace desserve la trajectoire du héros, et c’est, par exemple, très manifeste dans Manon Lescaut de l’abbé Prévost. Manon est une héroïne foncièrement audacieuse, qui refuse de renoncer à ses désirs aussi nombreux qu’impétueux. Dès son plus jeune âge, elle apparaît très expérimentée dans l’art de manipuler les hommes, habituée à voir ses désirs exaucés, et rien ne semble lui résister. Manon est ambitieuse, elle enfonce les portes et force le destin. L’audace de trop la conduit en prison, à l’exil, et finalement  à la mort. 

Le roman d’apprentissage, lui, s’arrange toujours pour que l’audace serve l’ambition, et influe positivement sur le destin du héros. Il arrive parfois que cette audace ne soit que pure maladresse, et c’est par exemple le cas de Félix de Vandenesse, dans Le Lys dans la vallée, quand il ose embrasser les épaules d’Henriette de Mortsauf alors qu’il ne la connaît pas. Mais même en relevant de la maladresse, cette audace permet l’évolution du héros.

Votre regard sur l’audace a-t-il évolué avec la littérature ? 

J’ai le sentiment qu’on vit à une époque où l’audace est nécessairement valorisée, où l’on nous incite de façon très pernicieuse à la mise en danger, qu’on veut absolument faire passer pour de l’audace. Or, pourquoi faudrait-il nécessairement sortir de sa zone de confort ? Je n’ai pas toujours pensé cela, et je pense que c’est la littérature française du XVIIème siècle qui m’a appris à faire preuve de nuance envers l’audace, qui m’a montré qu’à être trop audacieux l’on pouvait parfois se perdre. Dans la comédie ou la tragédie classique, est condamné ou raillé le héros trop audacieux, déviant, qui ose aller au bout de sa logique, souvent problématique. 

Mais la littérature m’a aussi montré que l’audace pouvait se parer de discrétion, et ne pas nécessairement passer par des coups d’éclat. Eugénie Grandet, l’héroïne de Balzac et fille du tyrannique Félix Grandet, parvient, par amour pour son cousin Charles, à sortir de sa torpeur et à se libérer du joug paternel. Son audace prend la forme d’une insoumission aussi discrète que profonde, aussi puissante qu’elle demeure longtemps secrète. 

En quoi la littérature invite-t-elle à aiguiser notre regard sur le réel ? et sur ce qu’on voudrait qu’il soit ? 

La littérature nous permet de vivre ce que le réel ne nous offre pas, de rencontrer ceux que nous n’aurions jamais croisés, et de vivre des expériences qui ne nous seraient jamais arrivées. En cela, elle nous apprend l’empathie, constitue une formidable ouverture au monde, et nous invite surtout à relire les grands événements de notre vie au regard de la fiction. Quand le réel n’est pas à la hauteur de nos attentes, ou que sa compréhension nous échappe, replonger dans les grands textes permet d’y voir plus clair, de surmonter ou d’accepter notre déception. 

Pour ne citer qu’un exemple, Marcel Proust, par son attention aux détails, par son extraordinaire capacité à restituer l’essence des choses et des êtres, ou à exprimer le désenchantement propre à la condition humaine, est un formidable observateur, dont la lecture peut changer à jamais votre perception du réel.

Comment définiriez-vous cette notion ? 

L’audace est avant tout une forme d’élégance et d’optimisme. Être audacieux, c’est prendre le risque d’être soi et de sortir du cadre, refuser de se laisser enfermer dans des schémas ou projections que d’autres pourraient formuler à notre place, et faire parler sa propre vérité. L’absence d’audace peut d’ailleurs être une forme d’audace ! Pour être audacieux, il faut croire en soi, avoir un peu de chance, être capable de voir le verre à moitié plein et de s’accommoder des obstacles qui se présenteront nécessairement à nous. Il y a une phrase de René Char, que j’aime beaucoup, et qui est pour moi une parfaite définition de l’audace : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te  regarder, ils s’habitueront. »

Je dirais enfin qu’on choisit, ou non, de faire preuve d’audace. Le courage, lui, s’impose à nous et il est impossible de l’esquiver. Nous sommes tous, à différents moments de notre vie, courageux. Nos moments d’audace sont plus rares, et évitables. Rien ni personne ne peut nous imposer d’être audacieux. 

La grille de lecture dans la littérature d’aujourd’hui est-elle la même selon vous ? 

Il est difficile de répondre à cette question, mais je dirais qu’aujourd’hui, en littérature, l’audace est du côté de personnages qui tentent de s’accomplir et de se construire dans un monde globalisé, où se mêlent différentes cultures et identités, où les cartes sont rebattues. Aujourd’hui, l’audace d’un héros balzacien, cantonné à son territoire français, est moins significative, même si elle demeure intemporelle ! Le héros audacieux est, aujourd’hui, celui qui part, qui voyage, qui prend le risque de l’exil, et de retrouver sa liberté. Je dirais d’ailleurs que ce héros audacieux est souvent une héroïne, et la période actuelle est passionnante pour les femmes. Je pense par exemple à Ifemelu, l’héroïne d’Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, qui navigue entre les États-Unis et le Nigeria, et choisit de tracer son propre chemin entre plusieurs cultures, plusieurs continents, et plusieurs destinées possibles. Mais je pourrais aussi vous parler du magistral Girl d’Edna O’Brien, dans lequel l’on suit une jeune fille, Maryam, enlevée par Boko Haram et qui parvient à s’enfuir. L’audace est ici indissociable de la survie. 


Votre audace pour 2020 ? 

Ma mère, Dominique Sauquet, et moi-même, travaillons sur une septième et nouvelle application littéraire qui devrait voir le jour d’ici mars. Il m’est pour l’instant impossible d’en dire plus mais nous nous réjouissons chaque jour de ce qui nous semble être une véritable audace. Dominique et moi vous donnons rendez-vous dans quelques semaines !

Propos recueillis par Mathilde Aubinaud

En savoir plus : http://untexteunjour.fr/

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