Dominique Garcia, président de l’INRAP : « L’archéologie enrichit notre manière de penser et d’imaginer le monde de demain »

Et si audace et archéologie se liaient?Interview pour La Saga des Audacieux avec l’Archéologue et professeur des universités Dominique Garcia. Il préside l’Institut National de Recherches préventives (INRAP). 

– Comment audace et archéologie se conjuguent-elles?
Dans une société où sans cesse sont promues la rapidité de l’action, l’acquisition de nouveaux produits et de technologies innovantes, et où la fascination pour le futur est permanente…l’étude des civilisations anciennes peut paraître désuète ou décalée. C’est sans doute cela, et plus encore, qui fait que l’audace est nécessaire à l’archéologue: témérité pour démontrer que l’étude des strates enfouies c’est révéler la diversité des cultures passées et leur capacité d’évolution mais aussi enrichir notre manière de penser et d’imaginer le monde de demain.

L’audace de l’archéologue c’est également, au-delà de l’émotion et du rêve associés à la profession, de pointer les périodes de crise, les phases de déclin et celles de transition parfois difficiles tout comme celles d’innovation et de développement: autant de modèles dont l’analyse peut que enrichir notre réflexion.

En quoi le territoire participe-t-il à rendre une découverte surprenante, singulière?
Un objet isolé -même esthétique ou surprenant- est rarement intéressant. Ce qui donne du sens à l’objet c’est son contexte de découverte, l’environnement dans lequel il a été mis au jour. Inscrire une découverte dans son paysage naturel, culturel, économique et social c’est la mettre en perspective, en faire une « archive du sol »: l’objet devient donc un document historique qui illustre un mode de vie et des contacts -une culture- et ainsi « raconte » une période.

L’INRAP a révélé l’existence de la Vénus datant de 23 000 ans. Quel est l’état d’esprit quand on fait une découverte de la sorte?En quoi une découverte est-elle remarquable?
La fouille de Renancourt à Amiens, dont la presse s’est largement fait l’écho récemment est l’exemple même de ce que notre archéologie contemporaine est capable de révéler. Les recherches ont été réalisées par un jeune archéologue de l’Inrap (Clément Paris) qui, en association avec le CNRS et le ministère de l’intérieur la Culture, mène un travail de longue haleine. Sa fouille est un véritable laboratoire à ciel ouvert qui au delà de la découverte de la statuette révèle les mode de vie et de pensée d’un groupe de chasseurs-collecteurs: l’outillage en silex dont on saisi la fabrication, les restes d’ossements de faune (chevaux sauvages surtout mais aussi rhinocéros à poil laineux -par exemple-) qui permettent d’étudier les modes de chasses, les processus d’abattage  des animaux et les modes de consommation de la viande… et puis aussi l’expression artistique voire spirituelle.

On pointera -par exemple- les caractéristiques stylistiques de ces « vénus » que l’on retrouve des Pyrénées à la Sibérie et qui dénotent d’une expression commune à des populations pourtant très éloignées.

De quelle manière l’archéologie préventive permet-elle de penser autrement le territoire et le patrimoine? 

Chaque année, en France, 700 km2 sont concernés par des travaux d’aménagement du territoire (routes, carrières, bâtiments publics ou privés…) pouvant entraîner la disparition des vestiges du passé jusqu’alors conservés dans le sous-sol.

Pour recueillir, conserver et étudier ces données patrimoniales avant leur destruction, l’archéologie préventive s’est progressivement structurée répondant ainsi à la double exigence de l’Etat, d’aménagement du territoire et de préservation par l’étude du patrimoine archéologique.

Aujourd’hui, l’Inrap –établissement public sous la tutelle des ministères en charge de la Culture et de la Recherche, assure avec méthode et rigueur la détection et l’étude des sites archéologiques. Il exploite les résultats scientifiques des fouilles archéologiques et les diffuse auprès des citoyens. Ainsi, nous concourons à l’enseignement, à la diffusion culturelle et à la valorisation du patrimoine auprès de tous. En créant les choix d’aménagement responsable, l’archéologie préventive est au cœur des enjeux de développement durable. L’archéologie éclaire sur les liens des populations avec leur environnement naturel, mais aussi sur la biodiversité: elle enrichit la réflexion actuelle sur de nombreux sujets de société (immigration, religion, culture, écologie…) et favorise la prise de décision éclairée.

Dougga © Ko Hon Chiu Vincent


Quel regard avez-vous sur le site de Dougga; en tant que citoyen, archéologue et professeur? En quoi témoigne-t-elle de la Numidie?
Dougga est une agglomération antique aujourd’hui située en Tunisie. Le caractère remarquable qui lui a valu un classement au Patrimoine mondial de l’UNESCO dès 1997 est dû à son exceptionnel état de conservation. Il est vrai que le site est largement protégé de l’urbanisation et autres dangers de destruction : sa visite procure des émotions et suscite de l’intérêt. Son architecture romaine est particulièrement lisible et son environnement agricole actuel donne une assez bonne idée des riches terroirs antiques.

De plus, certains secteurs (en particulier la nécropole) éclairent les modes de vie antérieurs à la romanisation lorsque le site était lubyco-punique. Ainsi ce site archéologique permet de « lire » une ville dans son paysage: espaces politiques, religieux et sociaux mais également toute la sphère économique dont la diversité des pratiques agricoles.

Propos recueillis par Mathilde Aubinaud

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