Dominique Boukris : « faire ensemble, c’est vivre »


Quand l’intensité des couleurs et le geste ancestral favorisent l’émancipation des femmes. L’historienne Dominique Boukris a fondé une association pour que les femmes indiennes puissent broder  des kanthas. Rencontre d’une audacieuse engagée.   

Mathilde Aubinaud : Comment se sont tissés vos premiers liens avec ces étoffes? 

 Dominique Boukris : Par hasard, si tant est que le hasard existe, en novembre 2004, au retour d’un de mes  treks annuels là-haut, tout au nord de l’Inde, alors que  je me pose pour quelques jours à Calcutta la Folle. Un entrefilet, trois lignes, dans un journal local qui parle de Kantha. Mais c’est quoi le Kantha ? Un  ami bengali m’incite à aller poser la question à une femme, Shamlu Dudeja, dont l’ONG soutient et fait travailler des femmes des villages autour de cette pratique. Me voilà donc partie à la rencontre de ce qui va  occuper peu à peu  une grande partie de ma vie.  Une belle maison un peu décatie qui se donne encore des airs, un rez-de-chaussée autour d’un jardin bien peigné et une femme  qui m’accueille dans un sari de soie noire brodé de blanc crémeux. Superbe, d’une invraisemblable élégance. Je n’ai ni culture textile ni intérêt particulier pour la broderie mais quelque chose s’éveille et bouscule mon regard. Elle me raconte l’histoire du Kantha, une expression culturelle spécifique du Bengale, une broderie de la misère pour magnifier, maquiller  des étoffes usagées et superposées. Puis la disparition sous l’effet conjugué de la mécanisation du textile et de l’arrivée jusque dans les villages des textiles synthétiques. On ne ravaude plus, on ne brode donc plus. Elle dit comment quelques années plus tôt elle a cherché et trouvé une poignée de femmes qui savaient encore faire et comment ces cinq paysannes sont en moins de 10 ans devenues 300. Et elle me fait toucher quelques unes de ces pièces de soie brodées à la main. On ne ravaude plus mais on brode sur la soie.

Je suis kanthaminée, je ne le sais pas encore, l’incubation va prendre quelques mois.

 – Ces couleurs  nombreuses et vives vous évoquent quels univers?

Couleurs et motifs, qui parfois bousculent nos codes, nous imposent leurs contrastes ou leur étrangeté, parfois subtils et doux, purement graphiques  ou très contemporains, toujours  étonnants d’harmonie inattendue et d’ extrême délicatesse m’évoquent le luxe absolu. Celui dont on est seul à connaître la beauté, la douceur et l’extrême rareté. Celui qu’on porte sur soi et contre soi mais qui ne porte pas de griffe, que personne ne voit sauf à avoir un regard sensible.

 – De quelle manière le kantha permet-il aux femmes univers de s’autoriser un avenir? 

Au fil des 30 dernières années ces paysannes brodeuses ont vu changer leur statut au sein de la famille, de la communauté et du village. Non seulement elles gagnent leur vie et celle de la famille mais ce travail patient et serein, mené à plusieurs les après-midis,  joue véritable un rôle sociétal. Elles y trouvent  une  connivence, une complicité, une envie d’échanger  qui efface pour un temps, de plus en plus pérenne, les frontières mentales entre communautés religieuses hindoue et musulmane et plus subtilement entre castes différentes dans ces communautés rurales où  elles sont le plus prégnantes. Se crée ainsi un vrai lien de solidarité et une prise de confiance. L’anglais a un très joli mot pour dire cela : « women’ empowerment ».  

Leur rémunération joue de plus un rôle dans l’économie locale. Elles sont à même de contribuer à faire vivre les petites échoppes/boîte à chaussure du village.  

Le kantha me semble un exemple du rôle des femmes dans le développement local.

 – A quel moment avez-vous décidé de vous engager en faveur de cet art ancestral? 

Dès mon retour à Paris en constatant que les kanthas que j’avais rapportés semblaient encore plus beaux loin de chez eux. Quand, dans le même temps, j’ai pris la mesure de l’impact sociétal du projet de l’ONG qui les soutient et la valeur d’exemple universel de ce double  projet, à savoir la renaissance de l’expression culturelle qu’est le Kantha et l’utilisation de ce vecteur pour œuvrer à l’affirmation des femmes. J’ai très vite consulté de grands professionnels pour m’assurer que je n’étais pas aveuglée par mon tropisme indien. Les retours éblouis  m’ont convaincu de la pertinence de ce qui commençait à m’inspirer une forme d’engagement.

 – En quoi permet-il de repenser les communautés? 

Le lien sociétal  qu’il crée et qui transcende les barrières communautaires est un espoir et un modèle possible. Faire ensemble c’est vivre, œuvrer, penser ensemble. C’est un exemple de remède à l’entre-soi et à l’exclusion de l’autre dont pourtant la société indienne est gravement affectée plus par le système des castes que par l’antagonisme hindous/musulmans lequel  est en fait l’instrument, le fond de commerce du BJP, le parti au pouvoir.

 – Un message à faire passer: 

Aujourd’hui la structure créée par Shamlu fait travailler plus de 1000 femmes et fait donc vivre 7 à 10.000 personnes dans un pays qui en compte 1milliard 250 millions. Une goutte d’eau dans la mer ? Oui mais cette goutte d’eau porte la vie à ces quelques- unes et quelques uns et les enfants de ces femmes là accèdent à l’éducation, ont un téléphone portable et rêvent de scooter. Nous avons besoin de gouttes d’eau et chacun peut y contribuer à la mesure de sont temps, de son désir et de son énergie. Celui qui sauve une vie sauve l’Univers entier disent d’un même élan le Coran et le Talmud.

 -Une femme indienne qui vous inspire pour son audace? 

Elles sont souvent inspirantes ces femmes qui dans une société encore si profondément machiste doivent faire tant et plus pour accéder à ce qui n’est pas encore l’équité. Shamlu Dudeja qui œuvre depuis 30 ans et qui, à 82 ans, continue d’avancer et de faire croître ce projet, ma Lady Hooligan si impérieusement belle et capable en même temps de la plus grande insolence pour trouver des fonds est pour moi une source d’inspiration joyeuse. C’est dans le travail, la créativité, le rire et le culot qu’elle trouve chaque jour la force et l’énergie pour nourrir son action.

Pourtant elle revient de loin la belle insolente. Elle est d’abord, à 9 ans, une enfant de la Partition venue du Sindh, aujourd’hui Pakistan. Trois enfants, un père mathématicien , une mère lettrée, survivants de l’horreur arrivés à Delhi totalement démunis,  heureux d’être vivants. Les années de vache maigre, une beauté ébouriffante, un peu de mannequinat pour payer les études de mathématiques. Un mariage, deux enfants, l’aisance qui vient et plus que cela. A Calcutta. Et d’un coup tout s’effondre, son fils de 30 ans puis son mari qui meurent, un cancer puis un autre pour l’affaiblir encore. Une vie fracassée, une femme à terre ?  Non, elle veut continuer, elle a encore une fille. Elle a encore un rôle à jouer avec sa fondation pour les enfants de lépreux, pour les enfants des rues devenus musiciens classiques et puis ces femmes brodeuses de Kantha. C’est pour tout cela qu’elle décide de se lever le matin, de se lever tout court.  

C’est une femme debout.

Propos recueillis par Mathilde Aubinaud

Dominique Boukris

Présidente de SHE France

21 rue des Martyrs

75009 Paris

Tel : 06 15 08 53 40

Email : domi.boukris@orange.fr

FB Instagram : Kantha by SHE France

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