Yann Kasay : Apprendre, Progresser, Recommencer 


Yann Kasay : Apprendre, progresser, recommencer

L’énergie comme vecteur de développement économique et social. Alors qu’il parcourt Madagascar depuis plusieurs années, Yann Kasay est convaincu de la portée de l’énergie solaire dans les territoires ruraux malgaches et plus généralement en Afrique.

Il a ainsi cocréé la start-up Jirogasy.  Pour La Saga des Audacieux, il raconte son engagement et sa vision de l’innovation. Entretien.

Mathilde Aubinaud : Quelle est la portée de l’énergie en Afrique ?

Yann Kasay : L’Afrique est de loin le continent qui souffre le plus du manque d’électrification. Seulement 1 Africain sur 2 a accès à l’électricité. Cela représente 640 millions de personnes qui quotidiennement sont privés d’électricité, soit environ 4/5ème de la population européenne. À Madagascar, 84% de la population n’a pas accès à l’électricité.

Si les villes africaines bénéficient d’un réseau de distribution d’électricité fiable, ce n’est pas le cas des zones rurales. La situation des zones rurales, dont 63% de la population africaine est issue, est donc plus précaire encore. L’accès à l’énergie est le grand défi que l’Afrique doit relever pour assurer le développement économique nécessaire à l’amélioration des conditions de vie des habitants du continent.

En quoi est-elle un levier d’autonomie ?

L’accès à l’énergie est le premier vecteur du désenclavement économique. Grâce à la maitrise de l’énergie, les acteurs locaux peuvent innover et imaginer des solutions inédites qui répondent aux besoins de leur environnement. En d’autres termes, l’électrification de l’Afrique pourrait être à la base d’un saut technologique engendrant l’apparition de solutions locales uniques au monde. Je pense notamment à l’e-éducation, l’e-santé, ou encore l’e-agriculture.

Il y a donc une corrélation positive entre accès à l’énergie et autonomie, mais qui ne se limite pas à la seule autonomie financière dans la mesure où une économie forte, soutenue par des citoyens qui bénéficient de bonnes conditions de vie, conduit également à une plus grande autonomie politique.

Vous avez cocréé Jirogasy. En quoi votre startup est-elle innovante ?

Jirogasy une jeune entreprise franco-malgache qui fabrique des kits solaires à Madagascar afin de permettre aux populations de profiter de l’électricité tous les jours de l’année.

Notre première innovation, c’est le processus de production. Là où beaucoup sous-traitent leur production, nous avons fait le choix d’un produit « Made In Africa ». Du bureau d’études jusqu’à la production en série de nos produits : tout est réalisé dans notre atelier à Madagascar. Au-delà de nous assurer de la qualité du produit, cette décision poursuit un projet social. Par la formation et le travail nous souhaitons développer, densifier et renforcer le tissu économique de l’île.

Une autre solution innovante c’est l’adaptabilité de nos produits. L’assemblage en modules de nos kits solaires nous permet de personnaliser ses fonctionnalités pour répondre à des demandes spécifiques.

Enfin, nous pouvons intégrer à notre boîtier d’autres éléments comme par exemple des modules permettant la diffusion de contenu e-santé ou e-éducation. Pour vous donner un ordre d’idée, la puissance de notre boitier d’entrée de gamme donne la possibilité d’utiliser une télévision, un ordinateur portable et de satisfaire l’ensemble des besoins en électricité d’un foyer rural moyen en Afrique.

Comment entendez-vous participer à l’électrification de Madagascar ?

La première étape a été de rapatrier une unité de production de matériel solaire à Madagascar afin de développer un savoir-faire local essentiel pour assurer la maintenance des équipements et d’innover plus rapidement. Aujourd’hui, nous pouvons fabriquer 200 kits solaires par mois, ce qui représente 10 000 nouveaux utilisateurs chaque année. Autant de personnes à qui nous garantissons un accès à l’électricité. Notre objectif est de renforcer notre action en donnant la possibilité à d’autres acteurs, à Madagascar mais aussi ailleurs en Afrique, de distribuer nos produits et d’imiter notre initiative. L’idée serait de rapidement fournir l’électricité à 50 000 nouveaux utilisateurs chaque année. Pour y arriver nous comptons à court terme augmenter nos capacités de production pour passer de 200 kits solaires par mois à 800 kits par mois.

Enfin, nous souhaitons imaginer de nouvelles solutions en partenariat avec d’autres acteurs comme des startups africaines, des ONG, des groupes audiovisuels ou télécoms  pour créer d’autres objets innovants et intelligents fonctionnant grâce à l’énergie solaire pour permettre de faciliter le quotidien des habitants de zones rurales. En Effet, Il n’existe pas une solution solaire universelle. Il est possible d’utiliser l’énergie solaire pour beaucoup de tâches du quotidien. C’est pourquoi réfléchir et créer de nouvelles solutions innovantes avec d’autres acteurs permet d’apporter le maximum de réponses à la problématique de l’électrification.

Yann Kasay
  • En quoi l’audace est-elle un tremplin pour vous au quotidien et pour votre engagement auprès des Malgaches ?

En m’engageant dans une aventure entrepreneuriale à Madagascar, le pays de mon père que je connaissais peu, j’ai fait le choix de sortir définitivement de ma zone de confort. Après 3 ans d’activités sur la grande île, je continue de me trouver quotidiennement dans des situations inédites et inconnues qui me poussent à faire des choix nouveaux et souvent audacieux.

Par ailleurs, la nature de mon projet est par essence audacieuse. Le choix de monter la ligne de production de kits solaires à Madagascar et de produire localement est une première dans le pays. Cela va au-delà de fournir de l’électricité aux habitants de Madagascar : il s’agit de créer des compétences et du savoir-faire sur place pour former mais aussi inspirer d’autres initiatives avec pour promesse de lancer une vague d’innovation locale permettant le développement de Madagascar, et demain de l’Afrique.

Comment mobiliser et fédérer les populations locales ?

Il y a plusieurs facteurs essentiels pour mobiliser les populations locales. D’abord, on fédère au travers de la vision ambitieuse, guidant un projet promettant un meilleur avenir. Puis, il faut construire une crédibilité autour de cette vision. Cela se matérialise par la mise en place d’actions concrètes sur le terrain qui poursuivent des objectifs autour desquels nous communiquons.

Nous avons déjà visité une dizaine de communes du Sud, de l’Ouest, du Nord-Est de Madagascar depuis octobre 2018 pour une série d’expositions-ventes de nos produits, ce qui nous permet d’être au contact des locaux. Par le bais de ces déplacements, nous nouons également des contacts pour mettre en place une action qui nous tient à cœur : la distribution de nos produits auprès de 10 écoles de brousse. Par cette action, c’est à plus de 250 enfants que nous garantirons l’accès à l’électricité.

L’idée est de proposer un projet structuré, simple et compréhensible par tous. Plus le projet est compris, plus il mobilise des acteurs capables de le porter. Un travail de structuration et de clarification du modèle de l’entreprise est nécessaire pour fédérer les populations.

Vous vivez à Madagascar depuis plusieurs années, que retenez-vous ?

Madagascar, a fortiori l’Afrique, est une terre d’entrepreneuriat. Où j’entreprends, les activités quotidiennes des malgaches pour générer de maigres revenus sont une source d’inspiration pour construire des business modèle. En observant ces activités de rues, on apprend beaucoup sur les habitudes de consommation locales, sur la mise en place de stratégies de distribution à faible coût ainsi que sur les stratégies de communication performantes localement. J’ai donc appris à être humble, à observer et à m’entourer de talents locaux qui sont des acteurs responsables, pleinement engagés dans la poursuite de nos objectifs.

Il est important pour réussir sur place d’oublier toutes idées préconçues à propos de cet environnement et de faire fi des concepts qui s’appliquent au monde de l’entreprise en Europe. J’ai appris à réfléchir différemment et à prendre des actions en fonction des impératifs locaux. Je pense aujourd’hui avoir ma propre méthodologie de travail qui conjugue les compétences acquises en Europe et à Madagascar.

Quelle figure, qui porte haut l’innovation, vous inspire ?

Je suis inspiré par les pionniers qui ont l’audace de créer un concept ou des innovations qui révolutionnent un marché déjà existant. En ce sens, je vais choisir des acteurs issus d’une industrie et d’une époque totalement différente. Phil Knight fonde Blue Ribbon en 1962 avant de fonder Nike en 1972 avec quelques milliers de dollars d’apport. Je ne partage pas l’ensemble des valeurs de l’entreprise Nike mais j’admire l’audace dont ont fait preuve messieurs Knight et Bowerman pour révolutionner l’industrie de la chaussure de sport. Phil Knight est arrivé dans un marché qui semblait ultra concurrentiel où il était difficile de bouleverser les leaders établis depuis des décennies. Il a innové et imposé une manière unique de travailler jusqu’à devenir le métronome de cette industrie.

L’audace c’est oser agir différemment là où les autres appliquent les bonnes pratiques du secteur. Cela permet ainsi d’innover et de changer une industrie comme Phil Knight l’a fait. Et si cela ne fonctionne pas, cela permet d’apprendre, de progresser, et de recommencer jusqu’à finalement créer l’innovation qui, elle, va durablement influencer son secteur d’activité et la vie des personnes.

Propos recueillis par Mathilde Aubinaud

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