Rayan Nezzar : « L’audace a profondément sa place en politique »

Rayan Nezzar : « L’audace a profondément sa place en politique »

Bien souvent,les politiques, par leur prise de parole et leur temporalité, diluent la portée de la chose publique. Elle demeure dès lors souvent vide et se contente d’être un simple objet de décorum en se pensant uniquement pour une reprise médiatique. Rayan Nezzar n’est pas de ceux-là. Il a fait de l’Europe un combat des plus prégnants.

Avec recul et sens de la justesse, Ryan Nezzar, progressiste, déjoue des rouages et des perspectives qui figent et enferment.  Le professeur d’économie à Dauphine entend s’inscrire dans un horizon européen.  Interview.

Mathilde Aubinaud : Pourquoi l’audace a-t-elle résolument sa place en politique?

Rayan Nezzar :L’audace, c’est ce qui nous permet d’espérer. Face aux difficultés, c’est ce mélange d’imagination et de volonté qui permet de surmonter l’épreuve. En cela,l’audace a résolument sa place en politique. A condition qu’elle ne soit pas seulement l’ambition de quelques-uns, mais un sentiment partagé, diffusé, qui peut alors changer profondément une société. Martin Luther King avait une formule qui m’a marquée : il disait que les élites devaient toujours ressentir comme le peuple « l’intensité du moment ». Aujourd’hui, l’urgence est sociale, climatique, démocratique. Nous devons l’éprouver et y répondre, avec audace.

« Si l’histoire d’un jeune de Montreuil qui accède à l’ENA est une belle histoire, elle se reproduit encore rarement.Demain, j’aimerais qu’elle devienne une histoire banale. »

– En quoi vous a-t-elle façonnée?

J’ai grandi à Montreuil, dans un département où près d’un jeune sur trois est au chômage.J’ai étudié dans une école en ZEP puis dans le privé, à la fac puis dans les grandes écoles. Ce parcours m’a enseigné que rien n’était jamais écrit à l’avance. Bien sûr, je dois tout à l’éducation et au travail. Je crois moins au mérite qu’à la transmission. Pour autant, si l’histoire d’un jeune de Montreuil qui accède à l’ENA est une belle histoire, elle se reproduit encore rarement. Demain, j’aimerais qu’elle devienne une histoire banale. C’est le message que j’essaye de transmettre, comme enseignant à l’université, comme bénévole associatif et dans mon engagement politique.

– De quelle manière la jeune génération peut-elle s’emparer de la chose publique?

Regardons la société française en face : nous avons la jeunesse la plus éduquée, la plus nombreuse et la plus diverse de notre histoire. Elle est prête à  entreprendre, à s’engager et à servir son pays. Elle est constamment en recherche de sens, à entreprendre, à s’engager et à servir son pays. Elle est constamment en recherche de sens,  dans son travail comme dans ses choix personnels. Je suis convaincu qu’elle peut être une richesse formidable mais à une condition :qu’on lui fasse confiance ! C’est un message qui doit être entendu par tous : par les employeurs qui ne savent pas toujours comment s’y prendre avec cette génération « Why », par les responsables politiques qui doivent comprendre le besoin de renouvellement. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai rejoint En Marche en 2016.

-La grille de lecture de la politique par la jeune génération d’élus est-elle européenne? Pourquoi?

Parce que nous comprenons que les décisions prises à l’autre bout de l’Europe sur le climat,sur la fiscalité ou sur l’immigration ont un impact dans nos vies. Lorsqu’un pays européen pratique le dumping social ou fiscal, les autres en subissent les conséquences. Ce qu’il nous manque aujourd’hui, c’est un véritable espace public européen pour politiser et démocratiser ces débats. C’est en principe le rôle d’un Parlement !

– En quoi nous sommes une génération clé pour affirmer l’esprit européen?

« Tout l’enjeu en 2019 sera de susciter un sursaut collectif. »

Il y a quelques mois, j’ai rencontré des étudiants britanniques inquiets pour leur avenir. Ils se demandaient ce que le Brexit changerait pour leur quotidien ou leurs projets de vie. J’ai la conviction qu’ils représentent une génération qui a vécu l’Europe comme une évidence et qui la voit redevenir mortelle sous ses yeux. Allons-nous pour autant rester passifs face à cette déconstruction européenne ? En 2014, plus de 3 jeunes Français sur 4 n’avaient pas voté aux élections européennes. Tout l’enjeu en 2019 sera de susciter un sursaut collectif.

-L’agenda politique et médiatique est-il européen?

Pas assez ! Vous n’imaginez pas combien il est difficile de s’exprimer publiquement sur les sujets européens… Faut-il pour autant y renoncer ? Evidemment que non. Encore une fois, c’est à nous de politiser les débats et d’être aussi attentifs lorsque des ONG ou des citoyens engagés alertent les pouvoirs publics comme lors du débat sur la sortie du glyphosate.

-Qu’attendez-vous de ces élections?

Que l’on reprenne enfin l’initiative. Que l’on fasse des choix. Nous sommes à un carrefour de l’histoire. L’Europe ne peut plus s’abriter derrière des procédures ou des dogmes pour ne pas décider. Elle est aujourd’hui menacée par deux dangers : la technocratie qui confisque les débats et le populisme qui trahit nos valeurs. Entre les deux, il y a tous les démocrates, qui doivent se réveiller avant d’être saisis d’une gueule de bois. Pour cela, je suis intimement convaincu qu’il nous faut proposer aux classes moyennes un nouveau projet européen qui réponde à leurs aspirations. Mieux former les travailleurs face aux transformations économiques. Casser les sources d’évasion fiscale pour financer davantage d’investissements publics. Faire la convergence par le haut,notamment sur les SMIC, pour tourner le dos à des années de dumping social.

-Qu’est-ce qui définit l’Europe selon vous?

L’Europe, c’est d’abord une culture et des valeurs. Une culture qui s’exprime par nos langues et par nos arts. Des valeurs qui doivent nous rassembler, de l’égalité entre les femmes et les hommes à l’attachement au pluralisme en démocratie. L’Europe est tout sauf une institution désincarnée ou l’arène de nos intérêts nationaux,c’est notre patrimoine commun.

-Aura-t-on des BATX européens?

« Nous devons sortir de l’âge de la naïveté. »

Nous en sommes encore à discuter sur la fiscalité des GAFAM américains ! Avec une croissance à deux chiffres mais un taux d’imposition deux fois et demi inférieur à la moyenne des entreprises européennes, ils soulèvent un enjeu légitime d’équité fiscale. Les BATX chinois quant à eux posent la question de la souveraineté à l’ère numérique et notamment de notre capacité à protéger nos données sensibles. N’oublions pas que dans d’autres grandes démocraties,l’exploitation des données des utilisateurs par des acteurs étrangers a servi de cheval de Troie pour influencer des élections. Dans ce contexte, l’Europe doit donc affirmer ses valeurs si elle veut protéger sa souveraineté. Elle l’a fait avec le RGPD en posant des standards éthiques, mais elle doit aujourd’hui aller plus loin, y compris dans le contrôle des investissements étrangers dans des secteurs stratégiques. Nous devons sortir de l’âge de la naïveté.

-Comment faire front commun face à la Chine protagoniste majeur de la scène européenne?

Paradoxalement,la Chine partage nos convictions sur certains grands défis comme la transition écologique. Songeons qu’il n’y a pas si longtemps, toute une génération de dirigeants chinois regardait le changement climatique comme une invention occidentale pour freiner le développement des pays émergents. En 2008, des dérèglements météorologiques ont pratiquement paralysé le sud du pays. Dans les villes, la pollution est devenue le sujet de préoccupation majeur. Depuis, la Chine, premier émetteur mondial de gaz à effet de serre, s’est engagée à réduire de 45 % ses émissions d’ici 2030. Aujourd’hui, c’est davantage l’administration américaine qu’il nous faut convaincre.

-Ce qui vous rend optimiste :

Tous ces jeunes que je rencontre et qui me disent qu’ils sont déterminés !

– Le livre qui vous a façonné :

Le Grand Jour, de Gilles Perrault. C’est un livre publié en 1974, que j’ai découvert durant mon adolescence. Il raconte l’aventure des soldats alliés venus libérer le continent en 1944, mais aussi le quotidien des Français sous l’Occupation.

C’est un livre qui m’a frappé d’abord parce qu’il décrit des paysages qui ne m’étaient pas familiers : ces haies qui parsèment le bocage normand et qui sont autant d’obstacles pour les parachutistes largués dans l’obscurité de la nuit, ces maisons à colombages et au toit de chaume qui pour beaucoup seront endommagées ou détruites par la violence des combats.Ensuite parce qu’il raconte une époque où les récits individuels se mêlent à la grande histoire.

Une époque où par leur bravoure ou par leur audace, des résistants subtilisent des renseignements stratégiques à l’ennemi et des soldats parviennent à prendre les positions réputées les mieux défendues comme la pointe du Hoc. Le souvenir de cette époque doit aujourd’hui nous inspirer face à tous les défis de notre génération.

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