Jeanne Bordeau : « chaque jour doit être une nouvelle aventure »


Comment raconter l’audace ? Alors que les poncifs et les postures sont légion, il est crucial de revenir à l’essence de cette notion qui anime La Saga des Audacieux depuis ses premiers portraits. Révéler l’essence du langage, écouter, de nouveau son  souffle pour s’emparer et tenter de faire sienne cette valeur au quotidien qui se conjugue au présent. Aussi, je suis partie à la rencontre de Jeanne Bordeau, créatrice du bureau de style en langage : l’Institut de la qualité de l’expression. Elle célèbre avec talent et justesse le langage que l’on perçoit trop souvent uniquement en arrière-plan. Elle le dévoile et raconte combien il décèle notre société.

Aussi, Jeanne Bordeau et les équipes de l’Institut de la qualité de l’expression présentent l’exposition ”Le récit d’une époque”du 18 au 20 janvier au Campus Molitor.  Conversation  autour de l’audace.

Mathilde Aubinaud : Quel est votre regard sur l’audace ?

Jeanne Bordeau : L’audace fait partie de ma manière d’être au monde. C’est une nécessité vitale. C’est tenter de pousser plus loin les murs, prendre tous les chemins, tenter tous les champs du possible pour agrandir tout lieu d’existence, remettre en cause. C’est ma raison d’être.

Résiste, Jane B (2016) 

L’audace est presque reliéeau fait de penser, de peser le pour et le contre des situations et c’est nécessaire pour moi de voir si on ne peut pas tous les jours aller plus loin, faire mieux, s’aider davantage, s’interroger davantage. C’est faire en sorte que chaque jour soit une nouvelle aventure.

« L’audace c’est de ne pas être ce que les autres attendent que l’on soit. »

On dit « pour être heureux,  formule tes désirs », mais on pourrait dire : « pour grandir, vis accompagné de ton audace, c’est ton amie de route, c’est celle qui te fera  marcher vers les étoiles ».

L’audace c’est de ne pas être ce que les autres attendent que l’on soit. Jean-Jacques Goldman par exemple est quelqu’un d’audacieux. Il a pris le risque d’être oublié et de déplaire. Il est pourtant toujours adoré car il a juste décidé, tranquillement, d’être lui, de s’occuper de ses trois dernières filles. Cela l’empêche-t-il de composer d’ailleurs ?

Car l’audace  n’est pas tonitruante ou spectaculaire. Elle n’est pas l’insolence, elle n’est pas toujours tapage. Elle n’est pas dans le parler vrai qui parfois implique une outrance des propos. À notre époque, parler vrai c’est souvent parler fort, voire avec agressivité. Inutile de choquer pour choquer, l’audace peut être dans la subtilité, la nuance. Le parler vrai détonne, le parler juste étonne. Les audacieux savent doser et ont souvent l’intelligence de lutter dans l’ombre. Je suis fascinée par exemple par les grands professeurs de médecine dont on ne fait pas toujours des héros. Ils sont des héros. Un chef d’entreprise à l’heure actuelle est audacieux.

Jeanne BORDEAU Institut de la qualite de l’expression photographiee chez elle a Paris le 1 avril 2018 Collagiste Jane B

Écoute-t-on encore l’audace dans la société ?

Je ne sais pas si nous sommes dans une société de l’audace. Je crois que nous sommes dans un monde pluriel, difracté, atomisé où plus que jamais il est dur de faire des généralités. Je pense qu’il y a actuellement peu de lignes lisibles dans la société et dans les comportements des êtres. Tout existe et ses contraires.

Tout ce que je crains, c’est qu’à trop entendre ce mot, « audace », il soit là pour exorciser des tentatives, des essais, … L’audace semble être encouragée par la société mais ce n’est pas parce que le mot est beaucoup prononcé qu’il est suivi par des comportements qui éprouvent la réalité. Il est peut-être prononcé de façon incantatoire.

Par ailleurs, aujourd’hui, on confond beaucoup « audace » et « innovation ». L’audace implique davantage la notion d’oser, mêler des choses que l’on croyait impossible, de rompre des habitudes. C’est prendre à rebrousse-poil des certitudes. Alors que l’innovation nécessite souvent méthode et recherche.

De quelle manière les entreprises la racontent-elles ?

Souvent, elles vont la raconter grâce à l’histoire d’un de leurs hommes qui est allé plus loin, qui a marqué l’époque, comme Édouard et André Michelin. C’est souvent par la preuve et par un récit d’un destin extraordinaire qu’est racontée l’audace. Pensons aussi à Steve Jobs.  Sinon, les entreprises ont tendance à en parler de façon conceptuelle. Ça reste à ce moment-là impalpable.

Si vous êtes une société d’assurances et que vous choisissez « audace » dans vos valeurs, quel sens le mot possède-t-il par rapport à une structure qui va vraiment prendre des risques comme un laboratoire pharmaceutique ou une société d’aéronautique ? Selon les secteurs où l’audace se joue, elle ne va pas solliciter les mêmes zones de vie ou de mort.

Quel lien les entreprises entretiennent-elles avec les mots ?

J’entends par mots, le langage en général.

Il y a des entreprises qui écrivent une langue instrumentale, distanciée, qui transmet une information. C’est amidonné, c’est une langue aseptisée et prudente. Et il y a des entreprises qui prennent le langage de façon vraie et juste et qui vont sentir sa capacité d’évocation. Cette langue-là sera embrasée par une énergie qui touche se publics, car le style que les entreprises choisissent d’utiliser représente vraiment l’âme et l’esprit qu’elles ont voulu mettre aux choses et ces entreprises emportent dans leur saga.

Quel rôle tient l’écrit pour l’entreprise ?

« L’écrit devient mémoire »

Il inscrit un engagement, il donne forme et installe un savoir-faire, de la précision, il vient enfin signer une pensée, une vision.  À l’heure du digital, l’entreprise le prend plus que jamais au sérieux : tout ce qu’on écrit est inscrit à jamais et n’est pas facile à effacer numériquement. L’écrit devient mémoire, c’est quelque chose dont on sent la traçabilité.  L’entreprise a désormais conscience que la langue les engage plus que jamais.

De quelle manière se transforme-t-il grâce au numérique ?

L’écrit incarne l’entreprise : sa pensée, ses innovations, tout son capital humain. Il va raconter aussi bien ses conquêtes, ses succès, ses moments de doute, son savoir-faire, la force des collaborateurs, avec beaucoup plus d’ampleur qu’avant. Le son, le texte et l’image permettent à l’entreprise de déployer ses ailes. On était dans une langue étroite, alors qu’aujourd’hui, on est dans une langue qui prend de l’ampleur et peut mener au récit, à une forme d’ordonnancement de tout un univers où la beauté et l’émotion peuvent même être au rendez-vous.

Quelle est l’histoire qui vous a façonnée ou marquée ?

« La volonté nous rend humain, plus humain. »

Peut-être Terre des hommes de Saint-Exupéry. Cette constance de ce pilote qui va tomber de cet avion, seul dans la Cordillère des Andes, puis survivre et se battre rappelle que par la volonté on peut avoir la force de résister. La volonté nous rend humain, plus humain.

Et la deuxième histoire, c’est un conte que j’ai lu quand j’avais sept ans. C’est une histoire qui raconte qu’il n’y a pas de détail. C’est l’histoire d’un pêcheur qui va lancer un filet pour sauver un marin passé par-dessus bord. Mais le petit moussaillon qui avait refait des filets neufs n’avait pas bien reconsolidé l’une des mailles. Le filet va craquer et le marin que l’on veut repêcher meurt.  Le petit moussaillon a cru qu’une maille mal consolidée n’avait pas d’importance, mais il n’a pas su qu’un jour cela jouerait la vie d’un homme…

Moralité, on ne peut pas juger tout de suite de ce qui comptera, donc faisons les choses au mieux, même ce qui ne se voit pas, même ce dont on ne sait pas l’aboutissement. Quand on fait un travail, on doit le faire complètement. Je suis marquée par le fait qu’il n’y a pas de détail et fascinée par la constance et cette volonté de croire que l’on peut résister, même s’il ne suffit que d’une personne. Une seule personne peut sauver une situation. L’homme est surprenant faut-il encore qu’il veuille tenter et être audacieux.

Exposition du 18 au 20 janvier de 10h à 19h au Campus Molitor

                                                                                             26 rue Molitor, 75016 Paris

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