Jonathon Holler : « Le Parti Démocrate Doit Trouver Des moyens Pour Défendre La Vérité En Politique »

Jonathon Holler : « Le Parti démocrate doit trouver des moyens pour défendre la vérité en politique »

Il y a 5 mois, jour pour jour, le 20 janvier, avait lieu l’investiture de Donald Trump. Occasion de revenir sur les premiers mois du Président américain.

Interview, pour La Saga des Audacieux, avec Jonathon Holler, vice-président du Democrats Abroad France.

Mathilde Aubinaud : Quelles sont les valeurs auxquelles tiennent les Démocrates? Sous l’ère Trump, de quelles manières sont-elles renforcées ? 

« Les Démocrates croient en la responsabilité collective. »

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Jonathon Holler,

Jonathon Holler : Le Parti démocrate est une grande coalition de groupes et d’individus guidés par la notion de justice et d’équité. Les mouvements qui ont contribué à ce qu’il est aujourd’hui – les syndicats, le mouvement pour les droits civils des minorités, les sympathisants du Planning familiale, les pro-mariage pour tous, etc. – ont tous visé l’amélioration du niveau de vie de ceux qui occupaient la position la plus modeste au sein d’une situation donnée.

Ensemble, nous luttons pour des politiques qui réduisent les inégalités. Ce n’est pas seulement pour une idée purement morale de la justice. Quand les citoyens sont payés ce qu’ils méritent et qu’ils sont traités avec dignité, on assure une société plus harmonieuse et plus productive. Alors que les Républicains voit « moins d’Etat » comme la solution à chaque problème, les Démocrates croient en la responsabilité collective.

Ces valeurs sont renforcées au sein du Parti en raison de la menace que représente l’administration de Donald Trump. En nommant à la tête des agences de l’Etat des figures dont le parcours rentre en conflit total de leurs missions, Donald Trump fait signe d’une volonté de paralyser les pouvoirs réglementaires qui protègent les citoyens. Scott Pruit, directeur actuel de l’Agence de la protection de l’environnement, est un fervent climatosceptique et s’est fait un nom en portant plainte contre cette agence.

Rick Perry, le Secrétaire à l’énergie actuel, a dit, dans un débat pour les primaires républicaines, que le Département de l’énergie serait sur sa liste des départements du Gouvernement à supprimer. La Secrétaire à l’Education envisage un mouvement de privatisation de l’éducation nationale. Elle a, par ailleurs, récemment refusé de dire qu’elle interviendrait s’il s’avérait que des fonds publics étaient alloués à une école privée qui discriminait contre des étudiants pour des raisons d’ethnicité ou de la composition non-traditionnelle de leurs familles.

Contre les intentions catastrophiques des membres de son administration, contre sa politique xénophobe d’interdire sur le territoire les ressortissants de certains pays musulmans, et contre son projet de loi sur le système de santé qui aurait pour effet de dérober à 23 million d’américains leur assurance maladie, le Parti démocrate doit rester un rempart infaillible.

 

Donald Trump a-t-il fait changer l’imaginaire américain ?  

« Le rêve américain se base sur la promesse d’une mobilité sociale ouverte à tous, indépendamment de ses origines ou des difficultés financières de sa famille. »

Son accession au pouvoir est une tache sur l’imaginaire américain parce que Donald Trump est une perversion du rêve américain—un héritier qui a fait plus d’argent en vendant sa marque qu’en travaillant, une star de téléréalité dont l’ancienne phrase célèbre était « T’es viré » et qui continue sa carrière en se moquant du poste qu’il occupe.

Le rêve américain se base sur la promesse d’une mobilité sociale ouverte à tous, indépendamment de ses origines ou des difficultés financières de sa famille. Donald Trump ne montre aucun respect pour ces idéaux. Au contraire, il prône le renforcement du pouvoir de ceux qui sont déjà les plus privilégiés de la société américaine.

A plus de 7 mois de son élection, qu’est-ce qui a vraiment changé ? 

La crédibilité de la fonction présidentielle des Etats-Unis d’Amérique a diminué, la population américaine est divisée, et la grandeur de notre pays sur la scène internationale a été remplacée par une chronique de petitesses honteuses.

 Pendant la période entre le jour de son élection en novembre 2016 et celui de son investiture en janvier 2017, une portion des américains—ceux qui constituaient en effet la majorité populaire malheureuse du système électoral—a dû s’interroger sur la volonté d’autant de leurs compatriotes à porter leur soutien à un figure aussi haineux et méprisant. Cette question soulève beaucoup de réalités difficiles à confronter, mais elle pourra aussi inciter le Parti démocrate à construire une nouvelle offre politique pour ceux qui ne se voient pas dans cette haine et qui en même temps n’ont pas voté démocrate en 2016.

Or, il faut noter que le bilan législatif des premiers mois de Trump est négligeable. Depuis son investiture, le Président n’est toujours parvenu à faire passer un grand projet de loi—lequel on appellerait en anglais un « big bill ». Ses promesses d’abroger la loi de santé de Barack Obama se heurtent à l’incapacité de Trump de comprendre le système de santé, ainsi qu’à l’absence d’idées de la part des Républicains pour supprimer les mesures démocrates en force sans priver 23 million d’américains de leur assurance maladie.

La réussite possible du projet de loi au sein du Sénat n’est pas non plus aidée par Trump, qui aurait dit aux Républicains que leur projet de loi été « méchant », après avoir fêté le passage d’un projet identique dans la Chambre des représentants.

Donc, à l’égard législatif, aucun président des Etats-Unis de l’histoire récente n’a jamais été si peu productif pendant le début de son mandat. De plus, il sera probablement embourbé dans les enquêtes sur les liens de son administration avec des agents russes pendant plusieurs mois, peut-être jusqu’aux élections législatives de 2018.

Néanmoins, les Républicains au sein du Congrès sont enhardis par la bienveillance de l’administration envers leurs plans de détricoter les régulations d’Obama, de baisser les impôts sur les riches et les grandes entreprises, et éliminer des programmes d’aide pour les pauvres.

Par ailleurs, l’Administration Trump a pu défaire elle-même certaines règles, qui selon sa vision serait trop pénibles, mais qui servent explicitement le bien des américains. Ces règles servaient, par exemple, à protéger les transgenres de la discrimination ou à mieux garantir des sources d’eau propres face aux menaces de la contamination par le charbon.

Y aura-t-il un avant et après Trump ? 

Peut-être. Si Barack Obama a montré que tout le monde pourrait devenir Président qu’importe ses origines ethniques, Donald Trump, lui, aura peut-être montré que tout le monde peut le devenir qu’importe le niveau de ses compétences professionnelles ou intellectuelles.

Mais la vraie forme de cet « après-Trump » sera déterminée par la manière dont les institutions américaines traitent un Président qui abuse de son pouvoir pour entraver la justice.

Trump, en justifiant son limogeage du Directeur du FBI, a lui-même cité les enquêtes sur son administration. Le dernier Président à prendre une telle mesure pour empêcher une enquête sur lui-même, c’était Nixon qui a viré Archibald Cox, le procureur indépendant chargé de l’enquête sur l’affaire Watergate. J’invite Trump à suivre ce modèle jusqu’au bout en démissionnant avec le peu de dignité qu’il peut rassembler. Sinon, les institutions se doivent d’enclencher un processus de destitution.

Les élus républicains vont cependant y résister jusqu’à ce qu’ils ressentent un risque électoral dans leurs circonscriptions. Les élections spéciales, telles que celle qui aura lieu dans l’état de Georgia bientôt, seront susceptibles de les faire reconsidérer leur positionnement.

 Qu’en est-il de la posture des médias ? 

« Les médias ont très vite compris que se focaliser sur la star qu’était Donald Trump attirerait plus d’audiences que tout autre sujet médiatique. »

Les médias sont, en partie, responsables du phénomène Trump. La situation lamentable où se trouvent les médias américains, de plus en plus dépendants de leurs sponsors publicitaires, amène à un nivellement par le bas de leur reportage.

Ils ont très vite compris que se focaliser sur la star qu’était Donald Trump attirerait plus d’audiences que tout autre sujet médiatique. Inconsciemment ou non, ils ont commencé à jouer son jeu.

Pendant la campagne, ils préféraient parfois montrer son podium vide en l’attendant, au lieu de montrer les discours des autres candidats. Les médias relayaient tous ses propos outranciers exprimés sur twitter, lui cédant tout contrôle sur les messages relatifs à l’actualité.

Aujourd’hui, cet usage de Twitter laisse Donald Trump court-circuiter le filtre des médias, dire ce qu’il n’oserait pas dire devant l’œil critique d’un journaliste bien informé tout en profitant du relai des médias traditionnels.

Les médias ont maintenant la responsabilité d’équilibrer leurs informations sur les excentricités de Donald Trump avec l’impact qu’ont et auront ses actions sur les vies des américains et sur le monde. Les grandes chaines d’info aux Etats-Unis préfèrent le sensationnalisme à l’éducation du public.

Quel rôle a l’audace dans la vie politique américaine ? 

L’engagement dans une démocratie représentative est, par excellence, audacieux. Voter et demander aux autres de voter pour soi se rapprochent tous les deux d’un acte de foi. En tant que Vice-Président des Démocrates en France, je fais confiance à ma capacité d’agir dans l’intérêt de ceux que je représente. Bien que je n’occupe pas actuellement de poste électoral public, je sers mon parti au nom des valeurs que je crois indispensables à l’intérêt général.

Malheureusement, un engagement politique est souvent vu comme opportuniste. Le cynisme d’aujourd’hui veut que toute personne politique ne se présente que pour le pouvoir personnel dont elle pourrait bénéficier. Trump, un président milliardaire dont l’empire commercial reste inséparable de sa personne et donc des décisions qu’il pourra prendre, ne sert pas non plus à faire élever la confiance des citoyens en le système politique.

La saison 5 d’House of Cards a débuté sur Netflix. Qu’est-ce qui résonne le plus dans cette série? 

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saison 5 de la série House of cards

Aujourd’hui, ce qui résonne dans cette série sont les traits du Président classique qui apparaissent toujours dans le personnage principal. Je n’ai pas encore terminé la nouvelle saison, mais Frank Underwood, dans toute ses tromperies et mensonges, me semble rester fidèle à certains codes de comportement manifestées par la majorité des Présidents, alors que ces codes ont disparu pour notre Président actuel.

Matthew Yglesias de Vox a écrit que Trump n’est pas un menteur, comme pleins d’hommes politiques. Il est plutôt un « bullshitter » dans le sens du Professeur Harry Frankfurt, l’auteur de l’œuvre « On Bullshit ». Un menteur veut paraître dire la vérité. Un bullshitter s’en moque et n’est pas intéressé par l’idée de convaincre ces interlocuteurs. Il n’a pas ce respect de la vérité qui a guidé l’esprit des Présidents précédents.

«Trump se retrouve dans un mode de présidence personnelle, au lieu d’une présidence partisane, puisqu’il n’a pas de racines dans le Parti républicain. »

Pour Trump, la motivation d’agir ainsi n’est pas seulement son immense ignorance sur la plupart des sujets politiques, ou le plaisir de voir ses propos excentriques relayés immédiatement par les médias.

C’est aussi pour tester si ses proches le défendront, pour vérifier leur loyauté envers lui. Trump est obsédé par la loyauté. Et maintenant, il se retrouve dans un mode de présidence personnelle, au lieu d’une présidence partisane, puisqu’il n’a pas de racines dans le Parti républicain.

Sachant que les Républicains qui l’entourent ne lui sont pas liés par un attachement partisan, il teste la loyauté des membres de son administration en les forçant de répéter ses propres contrevérités.

Exemple emblématique : le spectacle que son porte-parole, Sean Spicer, a du faire devant les médias en affirmant que l’investiture de Donald Trump avait recueilli « la plus grande foule jamais vue lors d’une investiture, point barre. ».  Pourtant, les images de tous les médias montraient que c’était clairement faux.

Par ailleurs, le Trésorier, aux côtés de Donald Trump dans un interview avec The Economist, aurait dit que la Chine a complètement changé sa politique monétaire lors de l’élection de Trump—une fausseté que le Trésorier n’est pas assez bête pour croire lui-même.

Le risque est que cette forme de discours se propage sur le reste de la société politique américaine. Le Parti démocrate doit trouver des moyens pour défendre la vérité en politique.

Propos recueillis par Mathilde Aubinaud

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