Francis Szpiner « Personne n’a compris, moi, je vais vous expliquer.»

Francis Szpiner « Personne n’a compris, moi, je vais vous expliquer.»

Comment concilier audace et plaidoirie dans une société aseptisée ? Francis Szpiner, qui fut l’avocat de Jacques Chirac, revient sur le courage et l’audace qui ont façonné son parcours. Rencontre avec l’avocat au barreau de Paris.

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« Quand on défend le criminel, on défend celui qui a brisé la règle sociale. »

« Ce n’est pas facile d’être le méchant, d’arriver face à une foule hostile. Quand on défend le criminel, on défend celui qui a brisé la règle sociale. On a accepté d’être impopulaire. » Francis Szpiner se retrouve à l’écart lorsqu’il plaide. Face aux normes, face à la société, l’avocat porte un combat. La suspicion est présente. L’avocat est payé pour « parler en faveur de…  dans l’esprit des gens. C’est une parole mercenaire. » D’ailleurs, pour lui, être avocat est « la manière la plus confortable d’être marginal ». On permet à l’avocat des attitudes qu’on n’accepterait pas ailleurs. « Je pouvais déjeuner avec Madame Claude car j’étais son avocat » souligne-t-il.

Syncrétique, ce métier lui offre l’opportunité de côtoyer et de d’approcher l’interdit et le réprouvé « le terroriste, le ministre corrompu ou des honnêtes gens victimes ». Il se dit « observateur privilégié ». Celui qui fut l’avocat de SOS ATTENTATS évoque cette « possibilité de vivre mille vies.» S’imprégner pour être dictateur, proxénète, trafiquant de drogues, violeur, médecin.  Pour l’avocat au barreau de paris depuis 1975, aucune affaire n’est semblable à une autre.  Un véritable combat. Le mot n’est d’ailleurs pas anodin tant le procès s’apparente à une forme de guerre « civilisée » au service de quelqu’un. « On n’est pas obligé d’aimer les gens qu’on défend. »

« Un mot s’échappe et prend alors une importance considérable. »

 Le procès comme miroir de la société et « la répression comme témoignage d’une époque ».Il explique : « Si la bibliothèque municipale brûlait et qu’on ne retrouvait plus les journaux d’époque, la consultation des grèves du palais permettrait de reconstituer l’Histoire. » Le réquisitoire d’Ernest Pinard, contre Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire, en 1857, donne « une idée de ce qu’une société juge immoral ».  Aujourd’hui,  il s’agirait des FEMEN à Notre-Dame. Les archives de la justice « peut-être de manière exacerbée » montre l’état d’une société.

La justice se fait la température d’une société, de ce qu’elle accepte ou non. S’invite la question de la temporalité. « La loi peut être en retard ou en conflit avec son temps ». Si la plaidoirie s’inscrit dans une représentation face à un auditoire, l’art scénique et l’univers juridique différent. Au théâtre, la pièce est écrite et on peut la rejouer. Ce n’est nullement le cas pour la plaidoirie et c’est sa force.

« Un mot s’échappe et prend alors une importance considérable ». Il évoque Jacques Chirac qu’il connait bien. On attribue d’ailleurs à l’avocat le fameux « abracadabrantesque ». Quand Le Chef de l’Etat prononce ces mots « c’est une histoire  abracadabrantesque ». Un journaliste interprète ce terme en tissant un lien entre « abracadabrant » et « dantesque » au sens de L’Enfer de Dante. Il a fallu expliquer au monde que c’était un néologisme de Rimbaud dans l’un de ses poèmes : « Le cœur volé ». Redonner sens à l’essence du mot. Francis Szpiner a été membre du jury de la thèse soutenue par Arash Derambarsh en décembre 2015.

« Mon adolescence c’était Dumas. »

« Je serai malheureux si je ne lisais pas. » Façonné par « la littérature, la puissance du mot, par l’Histoire », il loue Hugo, Camus, Zola.  Pour la poésie, il cite Rimbaud, Baudelaire, Char. « Dans une vie, il y a des moments pour certains textes. » Il évoque son père qui fut maquisard. Le temps de la jeunesse et celui de l’éducation sont des piliers d’une vie. Dans l’un de ses ouvrages, il écrit ainsi «  une vie d’homme ce n’est souvent que l’accomplissement des promesses de l’enfance. »  Il se souvient aussi « d’un vieil avocat corse qui, pendant cinq ans m’a appris mon métier dans une relation d’enseignement. ».

 « Mon adolescence c’était indiscutablement Dumas. » Pour Szpiner, Le Comte de Monte-Cristo est un chef d’œuvre tant il traduit les ressorts de l’humanité. « La vengeance, la lâcheté, le courage, l’amour, la générosité, le pouvoir, la corruption, la justice… »

« L’avocat  est obligé d’être audacieux. »

Celui qui fut l’avocat de Jacques Chirac, n’apprécie guère tout ce qui tend à se figer, le mouvement s’assimile davantage à une promesse. « Liberté » est d’ailleurs l’un de ses mots préférés. L’audace, un état d’esprit qui ne lui est pas méconnu. « Il m’est arrivé d’être audacieux ». En 1989, il plaide à Papeete. Par un concours de circonstances, le voici qui rencontre le Président de la Polynésie, Alexandre Leontieff. Il devient l’avocat du gouvernement polynésien et tombe amoureux de ces îles. L’année suivante, le poste de directeur de cabinet du Président lui est proposé. « Si rationnellement, c’était de la folie pour moi d’accepter, de quitter le barreau, je l’ai pourtant fait. » Du jour au lendemain, il part à Tahiti. Il y reste 14 mois.

Szpiner convoque une forme d’audace, de mégalomanie, de prétention ou  d’inconscience quand il évoque l’avocat qui se lève dans une salle d’audience et prend la parole : « personne n’a compris, moi, je vais vous expliquer ce qu’est la vérité, c’est une forme d’audace ». Pour Szpiner, « l’avocat  est obligé d’être audacieux. Un avocat sans courage ni audace ne serait pas un bon avocat. ».  Une vertu essentielle au service d’un être humain.

 

Mathilde Aubinaud

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