Immersion dans l’univers de Raymond Carver

Faisons un test : si on vous parle de Raymond Carver (1938-1988), est-ce-que beaucoup d’entre vous réagirez de suite en évoquant ce brillant nouvelliste américain ? Peu probable et pour cause : en France, il est quelque peu méconnu et souffre d’un manque de popularité. Pourtant, c’est un écrivain de premier ordre dans la littérature contemporaine américaine du XX ème s. Il convient donc de lui rendre hommage.

L’univers carvérien est bien défini et très sombre… Les relations amoureuses, la vie de couple, l’alcoolisme, le quotidien de la classe moyenne ouvrière et commerçante, les problèmes d’adultère et d’ennui au sein du mariage reviennent comme leitmotiv. Apparemment, tous ces thèmes semblent bien banals et peu enclins à être traités de manière littéraire. Et pourtant, la magie opère grâce au talent de Carver : contrairement aux nouvelles traditionnelles, il n’y a pas forcément de chute extraordinaire chez Carver. La vie continue malgré le quotidien terne et sordide de l’existence. Mais l’épiphanie, ce moment de révélation consacré par Joyce dans son Ulysse, éclate bel et bien d’une manière brutale. Les personnages prennent conscience tout à coup d’une réalité insoupçonnée jusque là. L’événement cristallise cette lucidité d’une fulgurance prodigieuse.
Ces nouvelles très contemporaines peignent sans fard la réalite de l’Amérique des années 80. Les éditions de l’Olivier ont eu la fameuse idée de commencer à rééditer les recueils de Carver il y a deux ans. Tais-toi, je t’en prie, premier recueil de nouvelles de Carver publié en 1976, est constitué de 22 nouvelles aux thèmes variés. Pour vous donner l’eau à la bouche, voici quelques pitchs de nouvelles.
« Obèse » ouvre le recueil et traitre d’un client en surcharge pondérale qui s’attable dans un restaurant et commande des plats. L’histoire est racontée du point de vue de la serveuse qui va progressivement se prendre de sympathie pour ce client, malgré les moqueries de ses autres collègues. La chute est cocasse : l’héroine se sent soudainement énorme et n’est plus excitée par son conjoint… L’épiphanie est arrivée et elle a la volonté de changer de vie… On voit bien comment un événement apparemment banal, la venue d’un homme obèse dans un restaurant, peut changer une vie.
Dans « Ils t’ont pas épousée », un homme essaye désespérement de faire perdre du poids à sa femme qui est serveuse dans un dinner. Le mari a honte des kilos en trop de son épouse et ne supporte pas les regards moqueurs des clients. Et malgré la perte de poids, sa femme n’attirera personne. Le temps qui passe, la beauté qui fane et les sentiments qui s’étiolent…
« Et ça qu’est-ce-que tu en dis ? » narre le désir d’un homme de vivre à la campagne et d’être en communion avec la nature. Il trouve la parfaite occasion d’emménager dans un nouveau cadre grâce à la maison abandonnée de la famille de sa petite-amie.  La révélation vient quand le héros se rend compte que finalement, il n’est pas fait pour vivre ici malgré ses envies bucoliques. Les derniers mots de la nouvelle sont magnifiques : « Il faut qu’on s’aime dit Emily. Il ne nous reste plus qu’à nous aimer. »
Enfin, la dernière nouvelle qui a donné son nom au recueil résume sans doute le mieux les enjeux et l’esprit carvérien. Ralph est en couple et heureux avec sa femme Marian. Cependant, il soupçonne celle-ci de l’avoir trompé il y a deux ans. La tension devient de plus en plus palpable et les reproches commencent… Ralph avait l’habitude de boire énormément quand il était jeune et son mariage avec Marian ainsi que son métier d’enseignant semblent l’avoir calmé. Cependant il replonge et se lance dans une longue errance pathétique qui le conduit à jouer au poker dans un bar. Après avoir gagné, il perd tout comme si le jeu symbolisait son état mental de destruction et de confusion. Là où Carver est très fort, c’est qu’il se sert d’un champ de significations très important disséminé à travers un réseau de connexions qui font sens. Ainsi, il suffit d’un rien pour tout perdre : son bonheur, ses croyances et sa stabilité. La fin est édifiante : malgré sa rancoeur pour sa femme, Ralph s’avoue vaincu et rentre au domicile familial blasé. Sa femme tente de se rabibocher avec lui et ils font l’amour pour oublier. Carver nous montre là son incroyable cynisme sur les relations humaines. Le simple fait de remettre sur le tapis cette histoire d’adultère a détruit toute la magie de leur relation.
On peut donc dire que Carver est un peintre réaliste de la classe moyenne américaine des années 80. Très fortement imprégnée de la vie de Carver (beaucoup de personnages sont alcooliques etc), son oeuvre témoigne d’un fort souci du détail. Ecrivain du quotidien, Carver fait réfléchir sur les notions de fidélité, sur les difficultés d’entretenir la flamme conjugale et sur les risques de sombrer dans des troubles profonds suite à des épisodes apparemment anodins. Cependant, malgré cette tonalité pessimiste, une lumière se fait jour.  De brefs moments de bonheur peuvent surgir et éclairent le récit d’une aura joyeuse.
Thomas Ngo-Hong
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